J’ai connu huit dépressions en trente ans, et je suis toujours debout. Avec Gilles Paris, écrivain & attaché de presse

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Ep 139
40 min
Marina Bourgeois
Publié le
October 1, 2026
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À quoi s'attendre ?

Il y a les chutes dont on parle. Et puis il y a celles que l’on cache.

Gilles Paris est écrivain et attaché de presse dans l’édition depuis trente-cinq ans. Vous connaissez probablement son nom pour Autobiographie d’une courgette, best-seller adapté au cinéma dans un film césarisé et multi-récompensé. Mais derrière l’écrivain à succès, il y a un homme qui a traversé, en trente ans, huit dépressions. Un homme intranquille, comme dirait Garouste.

Huit descentes. Huit fois le gouffre. Des hospitalisations pour dépression, les traitements, les rechutes, les hôpitaux psychiatriques… mais aussi l’amour, le succès et, à chaque fois, la remontée.

Dans Certains cœurs lâchent pour trois fois rien, Gilles Paris met des mots sur ce que l’on tait encore trop souvent : la dépression et, plus largement, la maladie mentale.

Mais peut-être entrons-nous dans une nouvelle époque. La santé mentale devient moins taboue et les langues se délient. En 2025, dans Intérieur nuit, Nicolas Demorand dévoilait sa bipolarité et posait cette question : sommes-nous à l’aube d’une sorte de #MeToo de la santé mentale ? Une libération de la parole qui contribue à faire tomber la honte, la culpabilité et l’idée qu’il faudrait cacher ses fragilités pour être considéré comme quelqu’un de « fort ».

Et puisque l’on parle de dépression, difficile de ne pas penser aux Idées noires chantées par Bernard Lavilliers et Catherine Ringer : la nuit intérieure, l’angoisse, la solitude et ces moments où l’on ne sait plus comment retrouver la lumière.

Car c’est bien la question que pose le parcours de Gilles : qu’est-ce qui permet de remonter ?

Tomber n’est pas le seul sujet de son histoire. Il y a aussi la reconstruction. Grâce aux autres, au temps, au travail sur soi, mais aussi à la discipline et au sport, précieux points d’appui lorsque tout vacille.

Gilles est tombé huit fois. Et il s’est relevé huit fois.

Alors comment se relève-t-on après une nouvelle chute ? Comment vit-on avec la possibilité d’une rechute ? Peut-on transformer ses fragilités en une meilleure connaissance de soi ? Et comment se reconstruire après avoir connu plusieurs fois le sentiment de tout perdre ?

Dans cet épisode de Cheminement, Gilles raconte sans fard trente années de creux et de sommets, cette vie qu’il décrit lui-même comme sinusoïdale.

Références citées dans l’épisode :
📖 Gilles Paris, Certains cœurs lâchent pour trois fois rien
📖 Gilles Paris, Autobiographie d’une courgette
📖 Nicolas Demorand, Intérieur nuit
📖 Philippe Labro, Tomber 7 fois, se relever 8
📖 Gérard Garouste, L’intranquille
🎵 Bernard Lavilliers & Catherine Ringer, Idées noires

Transcription

00:00 Introduction : Gilles Paris, 30 ans de vie sinusoïdale

[Marina] C'est l'auteur de huit romans à succès que je reçois aujourd'hui avec beaucoup d'émotions tant son parcours de vie m'a bouleversée. Gilles Paris est écrivain et attaché de presse dans l'édition depuis 35 ans. Vous le connaissez très certainement pour son best-seller Autobiographie d'une courgette qui a fait l'objet d'un film césarisé et multi-récompensé. Son dernier livre paru aux éditions Flammarion, Certains cœurs lâchent pour trois fois rien, c'est un uppercut. C'est à la fois la mise à nu d'un homme qui ose parler du tabou qu'est hélas toujours aujourd'hui la dépression. C'est aussi un très beau pied de nez à celles et ceux qui pensent que la dépression est réservée aux faibles et c'est également une ode à l'espoir pour toutes celles et ceux qui sont dans l'obscurité. Gilles a connu les excès, le succès, l'amour et a sombré par huit fois dans le gouffre qui est la dépression, huit fois en 30 ans, pendant lesquels il a connu les hôpitaux psychiatriques, les descentes, les remontées et les rechutes. Il s'est relevé à chaque fois, 30 ans de vie sinusoïdale faite de fragilité, d'espoir, de désespoir et de force herculéenne pour se relever, se retrouver et défier la mélancolie. Bonjour Gilles, merci beaucoup d'être à mon micro.

[Gilles] Bonjour, merci, merci de m'avoir invité.

[Marina] Écoute, je te le disais en off, je suis hyper contente de t'avoir ce soir. Je suis hyper contente que tu aies accepté l'invitation alors que voilà, je suis pas un grand média, je suis un tout petit truc et ça me fait tellement plaisir. Et en plus j'ai, si tu veux, j'ai vraiment à cœur d'apporter moi une petite pierre à l'édifice du fait de démystifier, désacraliser aussi tout ce qui est de l'ordre de la pathologie mentale, de la santé mentale ou psychique. Gilles, donc je le disais tout à l'heure, tu es attaché de presse depuis plus de 30 ans, tu es l'auteur de nombreux livres et clairement celui-là est le plus personnel, il est autobiographique. Tu imaginais dans ta vie un jour écrire à la première personne et raconter toute cette vie hyper riche mais hyper dure aussi sous certains angles ?

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05:00 Le robinet des mots : La lettre qui a stoppé la huitième chute

[Gilles] Non, honnêtement non, parce que quand j'ai traversé ces dépressions... c'est-à-dire qu'on m'a parlé de 8 dépressions en 30 ans. J'ai 62 ans, donc ça représente la moitié de ma vie à peu près. Et très honnêtement, j'ai été incapable de créer, j'ai été incapable d'écrire pendant ces périodes-là. Certains écrivains en tout cas aiment bien écrire accompagnés d'une forme de souffrance, c'est stimulant pour eux. Moi, c'est tout le contraire. Pour écrire, faut que je sois bien dans ma tête, bien dans ma peau, sinon ça marche pas. J'ai fait des essais hein, quand j'étais dans les hôpitaux, dans les cliniques évidemment, j'ai noirci des cahiers et puis quand je les relisais, je trouvais ça absolument stérile et vraiment mauvais. Il faut le reconnaître, parfois on peut se planter aussi et c'était pas bon.

[Gilles] Donc j'ai attendu 2017 qui est l'année de ma dernière dépression, en fait la 8e. J'ai un de mes très bons amis qui est mon meilleur ami, qui est photographe, dont je parle dans le livre, qui d'ailleurs a fait la photo de couverture du livre, Didier, qui me tenait vraiment pour que j'écrive une lettre à propos des relations complexes que j'avais avec mon père. Et il me l'a pas dit une fois, il me l'a dit 100 fois et à un moment donné, ça a fini par résonner en moi. Je me suis dit après tout, il a peut-être raison, qu'est-ce que ça me coûte d'essayer d'écrire une lettre ? Ça n'engage à rien. Et un soir, je me suis mis à l'ordinateur. C'est venu comme une inondation de mots. C'est-à-dire que je me suis mis à écrire comme un fou, quoi. C'est vraiment ça le robinet des mots et j'ai senti vraiment pendant l'écriture de la lettre que la dépression s'en allait parce que les dépressions, on sent souvent quand elles arrivent et puis on sent quand elles s'en vont. Alors, quand elles s'en vont, c'est pas la fin hein, parce qu'il y a une remontée qui est assez longue pendant laquelle on va se déshabituer peu à peu de ce qu'on a pu prendre comme médicaments. C'est une longue remontée qui dure généralement près d'un an dans lequel évidemment faut parachuter, faut se maintenir, faut se tenir.

[Gilles] Néanmoins, cette lettre m'a sorti de la dépression et je l'ai gardée dans mon ordinateur jusqu'à ce qu'un jour une éditrice que je ne connaissais pas — on s'était croisés, le monde de l'édition est assez petit, au fond on finit toujours par se croiser dans des salons, dans des réunions, dans des cocktails — je la connaissais très mal et elle m'a écrit un mot adorable et très tout en retenue, tout en gentillesse. Voilà, elle venait de lire un article qui était paru 2 ans auparavant, donc c'est pas rien, un portrait dans Le Parisien, et elle trouvait que l'interview était forte mais que je retenais les choses et elle sentait qu'il y avait bien plus de mots à sortir de cet entretien et que je me freinais au fond finalement sur tout ce qui était un peu vie privée, personnelle, santé, etc. Et on en a discuté ensemble, on s'est vus, on s'est rencontrés évidemment, on s'est beaucoup appréciés. C'est important parce que moi je crois que dans la vie, la vie est faite de rencontres qui prédéterminent et qui changent un peu la donne des choses. Et sans Véronique, j'aurais jamais fait ce livre. On en a discuté ensemble, on en a parlé ensemble. Elle n'avait que la lettre au père que je lui ai montrée. Je voulais que cette lettre ouvre le livre en quelque sorte, qu'elle soit le premier chapitre. La lettre m'a permis d'avoir un contrat chez Flammarion puisque elle a été lue par les dirigeants de Flammarion. J'ai eu donc mon contrat et on a commencé à travailler, enfin surtout moi, à écrire ce livre que je voulais surtout pas chronologique parce que la dépression c'est aussi comme un pas de danse. On fait un pas en avant, deux pas en arrière, des pas de côté. Donc je voulais qu'on ait ce sentiment d'aller et venir sans arrêt dans ce livre. À un chapitre je peux avoir 50 ans, à l'autre j'ai 20 ans, un peu plus loin j'en ai 30. J'aimais bien cette idée, il fallait qu'il y ait une construction, que c'était pas par hasard aussi qu'il y avait cette déconstruction, on peut dire, de la chronologie, mais en même temps avec une idée précise en tête de montrer ce qu'on pouvait ressentir réellement quand on traverse une dépression sans, comment vous dire, en étant le plus cash possible, le plus vrai. Je sais pas parce que ma vérité n'est pas celle d'un autre. Je suis sûr que ma belle-famille par exemple ne verrait pas le livre et n'a pas vu le livre de la même manière, et forcément chacun peut avoir son mot à dire. Moi j'ai essayé de reconstituer ce que j'appelle une photographie en noir et blanc, c'est-à-dire ce que je considérais comme un premier souvenir. Quand vous tenez à ce souvenir, c'est une photographie en noir et blanc, et plus les années passent, plus vous racontez ce souvenir parce qu'il vous tient à cœur, plus vous l'embellissez sans faire exprès. Vous y mettez de la couleur, vous y mettez des émotions, ça devient quelque chose comme un conte, ça devient très beau. Mais vous vous éloignez de l'original de la photographie en noir et blanc, et j'ai essayé de garder cette image de la photographie en noir et blanc pendant toute l'écriture du livre. Je voulais qu'il soit le plus honnête possible.

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10:00 Le poids des mots : Une famille dysfonctionnelle et les blessures de l'enfance

[Marina] En tous les cas, il respire l'authenticité et tu employais un mot cash, effectivement il l'est. Il y a des choses qui peuvent paraître pour des personnes en tous les cas qui n'auraient pas vécu ce type d'épisode ou ces moments de vie qui peuvent paraître durs, et en même temps ça a été ta réalité. Alors tu parlais de ton père justamente. Tu confesses dans le livre une sorte de tragédie familiale avec une famille dysfonctionnelle, un papa colérique, humiliant si j'ai bien compris, une mère plutôt absente qui est plus épouse que mère, ta sœur qui part vivre au Canada, et il y a une scène assez terrible à tes 20 ans, assez violente, violente hein, appelons un chat un chat, avec ton père. Je te laisse la raconter si tu es OK.

[Gilles] Ouais. Alors, la complexité des êtres humains fait qu'ils ne sont pas, comme on le dit souvent, d'un bloc. C'est-à-dire que mon père, oui en effet c'était un homme colérique, mais il pouvait être jovial, il pouvait être sympathique, il pouvait être amical. Vous voyez ce que je veux dire, on ne s'enferme pas dans une personnalité toute sa vie. Il y a des monstres hein, ça existe, mais mon père n'en était pas un. Voilà, c'était un homme qui probablement n'aimait pas sa vie, probablement s'ennuyait avec ma mère et, comme dans beaucoup de familles et beaucoup de couples, rongeait son frein sans fin, et puis probablement aussi que la colère est un peu l'antichambre de la violence. Donc on se cherchait un peu comme chien et chat, on s'entendait pas spécifiquement très bien. Et c'est une scène en effet d'une rare violence, mais plus que les coups qu'il m'a portés — parce que les coups, on se prend une peignée, une gifle, un coup de poing, sur le moment c'est d'abord désagréable. Ensuite, personne m'avait dit qu'un jour j'avais le droit, si mon père me tapait dessus, de répondre, donc j'ai rien fait. Je me suis laissé taper dessus, on m'a pas appris à taper sur mon père donc je savais pas quoi faire, j'étais désemparé dans cette situation. Et c'est ses mots surtout qui m'ont fait mal parce que les coups à un moment donné ils s'estompent, ils finissent par disparaître. Aujourd'hui je peux pas dire que je ressens son coup de poing dans mon ventre ou son coup de pied dans ma tête, j'ai oublié tout ça totalement même. Mais les mots sont restés longtemps. J'ai réussi à m'en débarrasser avec beaucoup de travail. Il a dit des choses terribles, des choses probablement qu'il ne pensait pas, mais souvent dans la colère comme ça on se laisse emporter et malheureusement les mots restent. Et quand on dit à son fils "Tu ne vaux rien, tu ne feras jamais rien de ta vie", c'est quelque chose qui, quand vous connaissez un échec — et on en connaît tous dans nos vies — me renvoyait à ces phrases et je me disais "Il a raison, je ne vaux rien."

[Gilles] Et longtemps ça a été, je dirais pas un frein parce que ça m'a pas empêché de poursuivre ma carrière d'attaché de presse dans différentes maisons d'édition ni d'écrivain, donc j'ai réussi à tempérer tout ça, mais à l'intérieur de moi j'avais le sentiment d'être en verre. J'avais le sentiment d'être d'une fragilité extrême. D'ailleurs les dépressifs très souvent ne sont pas des gens faibles évidemment, ce sont des gens hypersensibles. Quand vous passez dans un hôpital ou une clinique psychiatrique, quand on connaît pas on peut en avoir peur. Et quand on y est, non, moi je me souviens un jour un des médecins me disant "Gilles, on va vous envoyer à Sainte-Anne". J'étais terrifié, j'imaginais que j'allais voir des gens avec des chapeaux pointus sur la tête ou d'autres qui allaient promener une brosse à dents. Et donc j'étais absolument dans un état... et en fait j'ai rencontré des gens comme moi tout simplement, qui étaient pas bien.

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15:00 L'immersion psychiatrique : Des gens hypersensibles, pas des fous

[Marina] Tu disais dans une interview, c'est très joli, que j'écoutais hier ou avant-hier : les personnes justement que tu as rencontrées à l'hôpital psychiatrique, tu ne les as jamais revues mais jamais oubliées. Je trouve ça très joli.

[Gilles] Non, je les ai jamais revues parce que je suis quelqu'un de très optimiste dans la vie, ça m'a sauvé d'ailleurs beaucoup, mais je suis un optimiste lucide. C'est-à-dire que j'ai conscience des limites des rapports humains aussi parfois. Sauf que dans les cliniques, j'avais le sentiment presque d'être en famille. C'est-à-dire qu'au fond je n'étais entouré que de gens qui n'allaient pas bien et donc ça m'aidait à aller mieux parce que, pas parce qu'ils allaient moins bien que moi ou mieux que moi d'ailleurs, pas du tout ça, c'est tout simplement parce qu'on était capables entre nous de se comprendre et que mon entourage proche — que ce soit mon mari, que ce soit ma famille — était tellement démuni souvent quand ils me voyaient. Il y avait un rapport complexe avec l'entourage qui est quand même votre noyau, votre vie principale. Donc je savais qu'en sortant de ces hôpitaux et ces cliniques, il allait falloir me reconstruire hors de ces murs qui m'avaient protégé pendant un certain temps, et que je ne pouvais pas me reconstruire avec les autres malades parce que eux avaient leur propre vie, leur propre parcours dont je ne faisais pas partie. Et j'ai jamais pensé que c'était une bonne idée de s'échanger des numéros de téléphone comme on le fait en vacances quand on rencontre des gens sympathiques. On n'est pas en vacances. C'est aussi une façon de laisser ça derrière soi quelque part. J'ai oublié leur prénom aujourd'hui mais j'ai plein de petites anecdotes avec eux parce qu'ils m'ont habité pendant 30 ans.

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20:00 Le paradoxe du bonheur : "Tu as tout pour être heureux"

[Marina] Ouais, bien sûr. Alors, je vais te sortir la petite phrase que détestent toutes les personnes je pense qui sont en dépression ou en état dépressif. Parce que sur le papier à ce moment-là de ta vie, en tous les cas pour la première et puis peut-être les quelques autres, une belle carrière, des romans à succès, des prix, un film césarisé, Laurent, ton mari que tu aimes et qui t'aime, qui est ton roc aussi si j'ai bien compris, ton pilier de vie, ton équilibre. Et pourtant la faille, la brèche originelle se trouve ouverte à huit reprises. Et c'est fou parce que souvent on dit à certaines personnes qui sont dans des vies plutôt confortables "Tu as tout pour être heureux. Allez, bouge-toi les fesses, c'est pas si grave". Mais les gens ne comprennent pas ce gouffre vertigineux, cette aspiration par le bas qu'est cet état dépressif.

[Gilles] C'est normal. Ils ne l'ont pas vécu. C'est comme un dédoublement de personnalité. C'est comme une personne qui rentrerait en vous, qui n'est pas vous et qui vous fait faire des choses que vous faites pas d'habitude. Vous êtes quelqu'un d'autre. Bien sûr que quand on est dépressif on peut sourire. Bien sûr que quand on est dépressif on a des moments de paix, de tranquillité, on peut même avoir un fou rire si c'est possible. Même si on souffre, même si on a mal, on fait pas la gueule du matin au soir non plus. Mais on n'a pas tout pour soi parce que si on avait tout pour soi, on en serait pas arrivé là. Et c'est pas la pire des phrases, parce qu'on peut entendre aussi "Mais enfin tu n'as pas le cancer". Et ça pour un dépressif c'est terrible parce que le dépressif culpabilise en permanence. C'est un peu comme si on lui mettait les deux mains sur les épaules et qu'on l'enfonçait sous l'eau. Et c'est des choses qui sont pas très graves mais qui sont maladroites de la part des gens qui essaient de faire le bien. En fait, ce qu'il faudrait dans le meilleur des cas, c'est que les proches qui accompagnent le malade soient patients. Mais personne n'est patient au fond. Finalement on a envie de le voir guérir au plus vite parce qu'on l'aime et donc on finit par dire des choses qui heureusement n'empêchent pas la guérison, mais qui peuvent la freiner un peu quand même.

[Marina] Ouais, clairement. Et d'ailleurs tu parlais de cancer, j'allais te parler d'une petite phrase que j'ai entendu dire par Finkielkraut à un moment, qui expliquait qu'il avait eu et un cancer et fait une dépression, et il disait cette phrase terrible que je pense seul un dépressif ou quelqu'un qui est passé par là peut comprendre : "À choisir, je préférerais revivre un cancer qu'une dépression". Cette phrase, je l'ai trouvée tellement parlante et empreinte de gravité.

[Gilles] Je la comprends, mais moi à choisir je préférerais ni l'un ni l'autre !

[Marina] Ah ben on est bien d'accord ! Non mais en tous les cas, tout ça pour dire que c'est une vraie lame de fond. C'est un tsunami. La première fois que ça te prend...

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25:00 L'autopsie d'une maladie de l'âme : Durée, incompréhension et traitements

[Gilles] Oui, parce que ça remet tout en question, parce qu'on perd confiance totalement en soi, on a l'impression qu'on va jamais s'en sortir, on a le sentiment qu'on déçoit les gens qui vous aiment. C'est terrible tout ce qu'on traverse quand on vit une dépression. Alors on s'en sort, c'est ça qu'il faut dire. Il y a ce qu'on appelle la dépression chronique, il y a des gens qui souffrent de dépression toute leur vie... En général, les psychiatres parlent de 8 mois pour une durée minimale et après il faut ajouter une bonne année pour pouvoir remonter la pente, donc c'est entre 1 an et 1 an et demi de vie. Ma plus grande dépression a duré 2 ans, c'était la deuxième. Aujourd'hui ça me paraît très loin parce que qu'est-ce que c'est 2 ans dans la vie d'un homme qui a 62 ans ? C'est pas grand-chose. Mais quand on la vit au quotidien, c'était dur, c'était pas évident. Et la dépression, malheureusement, on connaît pas les raisons d'une dépression. Tout le monde crée des hypothèses. Le médecin donne un avis, la famille donne un avis, le patient lui-même donne un avis. Moi j'ai essayé dans ce livre d'aller aux origines, mais je suis absolument pas sûr que ce que je raconte a une valeur quelconque parce qu'in fine, on n'en sait rien.

[Marina] Dans ces cas-là, il faut le dire, tout devient insurmontable : écrire, réfléchir, se concentrer, aimer, vivre...

[Gilles] Non mais il y a un temps pour tout. C'est-à-dire qu'il faut pas non plus s'écouter sans arrêt parce que là il y a un piège : on n'est pas forcément le meilleur conseiller qui soit quand on traverse cette maladie. Et s'il est vrai qu'il y a dans un premier temps une glissade, on tombe au fond d'un trou, à un moment donné forcément on a envie de donner un petit coup de pied pour se relever. C'est le début de la guérison. Moi je dis : allez voir un médecin généraliste quand vous vous sentez pas bien, parce que c'est un premier pas vers la guérison, c'est une manière de reconnaître qu'on va pas bien. Je crois que c'est important d'aller voir un médecin parce que lui saura vous aiguiller, savoir si vous devez prendre ou pas des antidépresseurs, rencontrer un psychiatre ou être hospitalisé.

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30:00 Le refuge de l'hôpital et la béquille du lithium

[Marina] Et justement, tu parles d'hospitalisation, lors de tes différentes dépressions tu découvres les maisons de repos, les cliniques, l'hôpital psychiatrique, et du coup la nécessité absolue de t'extraire du monde, de ton monde en tous les cas parce que tout à l'extérieur devient une agression. Est-ce que tu as perçu ces hospitalisations comme des moments refuges, comme des cocons ?

[Gilles] Bien sûr, bien sûr. J'avais même plus l'impression d'être chez moi dans les hôpitaux que lors des premières sorties autorisées au bout de 15 jours/3 semaines, et j'allais chez moi et je reconnaissais pas mon chez-moi et j'avais qu'une hâte, c'était de retourner à l'hôpital. Parce qu'on est protégé par des hauts murs, on s'occupe de vous, on est au calme, personne vient vous embêter. À chaque fois que j'allais dans les hôpitaux, je donnais mon portable à mon mari, à Laurent. J'étais privé volontairement de tout contact. Je me souviens d'un hôpital rue Garancière dans le 6e où ils avaient décidé de pas mettre de télévision dans les chambres pour que les patients réfléchissent à leur devenir, à leur avenir. Je me souviens avoir passé des soirées entières allongé sur le lit, les mains sous ma tête à regarder le plafond pendant des heures. Et j'avais pas le sentiment d'en souffrir, au contraire, j'avais le sentiment d'éclaircir un peu mon horizon et de chercher des choses qui me permettraient d'aller mieux en sortant.

[Marina] Et en plus dans ces endroits-là, tu n'as plus à faire semblant, ce qui est extrêmement reposant.

[Gilles] Oui, mais moi j'ai toujours voulu donner le meilleur de moi-même. Même dans les hôpitaux, je faisais le joyeux drille alors que personne me le demandait ! Mais il faut savoir que les séjours en hôpital sont jamais longs, ça dure 3 semaines, un mois, dans les hôpitaux d'urgence c'est 15 jours. Et on te donne des points de repère dans la journée : manger à des horaires réguliers, prendre tes médicaments... Moi ça m'a toujours stupéfait d'apprendre que des malades jettent leurs médicaments à la poubelle. C'est des béquilles nécessaires.

[Marina] Tu es au lithium ?

[Gilles] Oui, je suis au lithium depuis 15 ans maintenant, je prends du Téralithe 400, trois le soir. C'est un régulateur d'humeur qui permet normalement de ne pas replonger.

[Marina] Est-ce que tu as eu peur de sortir du cocon à chaque fois ?

[Gilles] À chaque fois je redoutais la sortie évidemment, parce que je retrouvais ceux qui vous aiment mais ceux qui vous observent aussi. J'ai flippé ma race en sortant à chaque fois des hôpitaux et des cliniques ! Et avec Laurent, on a eu des hauts et des bas dans cette histoire forcément. Au début il n'a rien compris, il venait me voir presque tous les jours dans les cliniques et il pleurait, il disait "Mais quand est-ce que tu rentres à la maison ?". Et je me rendais compte à quel point je le faisais souffrir et je me détestais pour ça. Et puis les choses ont évolué. On a traversé tout ça ensemble et ça nous a consolidés énormément, ça fait 21 ans qu'on est ensemble.

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35:00 Le sport comme philosophie : Le gainage mental et physique

[Marina] Dans ce mécanisme de la dépression, il y a une sorte d'égocentrisme involontaire parce qu'on devient sa propre souffrance.

[Gilles] C'est pour ça qu'il faut pas s'écouter. Moi le sport m'a énormément aidé, je m'en suis sorti en grande partie grâce au sport. Dans le sport, on apprend le gainage qui consiste à serrer les coudes, tendre son corps et tenir sur un temps donné. Quand on sort d'une dépression, le gainage c'est presque une philosophie. Ma deuxième dépression, quand je suis remonté, je faisais jusqu'à 6 heures de sport par jour ! Je suis excessif, mais il y a de bons excès qui vous aident aussi énormément. Aujourd'hui j'en fais deux séances par semaine. Il y a les endorphines, et à 62 ans ça m'évite d'avoir mal au dos !

[Marina] Tu le sens arriver quand tu rentres dans une zone rouge ?

[Gilles] Oui bien sûr, je connais bien les symptômes. J'ai une épée de Damoclès au-dessus de la tête, mais je n'y pense pas tous les jours. La vie est belle et j'aime profondément vivre, être vivant avec un V majuscule. C'est ce qui m'aide à m'en sortir. Huit dépressions c'est énorme, mais j'avais cette envie de m'en sortir et cette idée de ne pas s'écouter sans arrêt.

[Marina] Il y a eu un impact sur ta carrière d'attaché de presse et d'auteur ?

[Gilles] Oui. J'étais salarié d'entreprise et il y a la difficulté de faire une dépression en entreprise. Quand on revient, il y a une forme de méfiance. À un moment donné j'ai dû prendre une décision importante qui a été de quitter les maisons d'édition pour devenir indépendant. Je n'aurais pas connu ces dépressions, je n'aurais pas eu cette idée en tête. J'ai eu la chance d'avoir un patron, Olivier chez Plon, qui m'a aidé financièrement quand je suis parti. Ça m'a permis de reprendre une forme de liberté.

[Marina] Est-ce qu'on chuterait pas pour s'autoriser à être heureux ensuite ?

[Gilles] Je sais pas, parce que ça me paraît complexe de chercher le bonheur à travers un malheur. La dépression c'est une maladie psychique. Mais ceux qui ont connu la dépression, ça peut les aider en sortant à trouver une forme d'équilibre et de bonheur. Moi c'est ce qui m'est arrivé.

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40:00 Conclusion : Vivre avec un V majuscule et nouveaux projets

[Marina] Arrives-tu à te dire que ça ne t'arrivera plus jamais ?

[Gilles] Non, ça serait faux. Mais ma copine la dépression, j'ai aucun problème à lui dire au revoir ! Je la tiens bien à l'écart maintenant.

[Marina] Aujourd'hui tu es apaisé, Gilles ?

[Gilles] Oui, je suis apaisé, calme. Je suis toujours aussi excessif, mais les mauvais excès, je leur ai tourné le dos depuis 20 ans. Je me suis reconstruit d'une façon qui me convient et j'aime les gens qui se réparent.

[Marina] Des projets, Gilles ?

[Gilles] Oui, j'ai un roman qui sort en septembre chez Gallimard pour les ados, où j'aborde la sexualité, le harcèlement dans les lycées et l'abus des réseaux sociaux.

[Marina] Merci beaucoup Gilles, infiniment.

[Gilles] Merci beaucoup, à bientôt !

[Marina] À bientôt. Merci, au revoir.

Animé par
Marina Bourgeois
Après quinze ans dans le secteur juridique et la chasse de têtes, Marina Bourgeois accompagne depuis maintenant dix ans les femmes et les hommes souhaitant y voir clair dans leur vie professionnelle et/ou traversant une période de surchauffe ou d’épuisement.

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