Vivre le deuil périnatal a redéfini ma carrière. Jessica Rabeau, ex-RH devenue accompagnante

Podcast
Saison 4
Ep 124
55 min
Marina Bourgeois
Publié le
November 5, 2025
Écoutez cet épisode SUR

À quoi s'attendre ?

Dans cet épisode de Cheminement, je reçois Jessica Rabeau.

Jessica a traversé ce que beaucoup peinent encore à nommer : le deuil périnatal. Un sujet intime, souvent tu, difficile à partager avec la famille, les amis, ou même dans le cadre professionnel. Pourtant, ce deuil laisse des traces profondes — dans le corps, dans le cœur, et parfois dans le parcours de vie.

Avec courage, Jessica accepte de raconter son histoire à mon micro. Elle partage les conséquences de ce drame sur sa vie personnelle, mais aussi sur sa vie professionnelle, et ce qu’elle a appris en chemin. Un témoignage rare, sensible et nécessaire, qui ouvre un espace de parole encore trop souvent absent.

Cet épisode contient des passages sensibles.

Références citées dans cet épisode :

Bonne écoute !

Podcast animé par Marina Bourgeois.
Avec les interventions ponctuelles et précieuses de Caroline Averty & Valérie Pouliquen.

Transcription

[00:00] Introduction : Lever le voile sur le tabou du deuil périnatal

[Marina Bourgeois] Chères auditrices, chers auditeurs, bienvenue dans le podcast Cheminement, le podcast où l'on parle de vie professionnelle mais aussi de ce qui la bouleverse profondément. Petit warning : cet épisode contient du contenu potentiellement sensible. Nous ouvrons aujourd'hui un espace rare, intime et nécessaire consacré au deuil périnatal. Un sujet encore tabou en 2025 et trop souvent tu. Trop intime pour être compris dans son entièreté par la famille, les amis, les collègues. Trop lourd peut-être pour être abordé en entreprise. Et pourtant, ce deuil laisse des traces et parfois d'importantes séquelles dans les corps, dans les cœurs et aussi dans les parcours. Mon invitée du jour s'appelle Jessica Rabeau. Elle a connu cette terrible épreuve. Je la remercie infiniment d'oser en parler à mon micro et je l'accueille de ce pas.

[Jessica Rabeau] Bonjour Marina.

[Marina Bourgeois] Merci d'avoir accepté cette invitation Jessica. On travaille ensemble depuis quelques temps. Mais avant de rentrer dans ce que tu fais actuellement et de te laisser la parole, je te propose peut-être qu'on démarre par une définition de ce qu'est exactement le deuil périnatal, de façon à ce qu'on délimite bien le périmètre de notre échange pour nos auditeurs et nos auditrices.

[Jessica Rabeau] Oui, bien sûr. C'est vrai que c'est un terme particulier. Le deuil périnatal, c'est le fait de perdre un bébé entre la 22e semaine d'aménorrhée (soit la 24e semaine de grossesse) et 7 jours après la naissance. C'est la définition stricto sensu. Dans cette période, il peut y avoir une interruption médicale de grossesse (IMG) quand on détecte quelque chose qui met en péril la vie du bébé ou de la maman, ou encore des morts fœtales in utero. Il y a aussi les accouchements difficiles qui mènent à des bébés qui ne naissent pas vivants, et enfin les décès lors de la première semaine de vie.

[04:20] Les chiffres chocs : Une réalité qui touche 40 % des grossesses

[Jessica Rabeau] De manière plus générale, il y a tout un tas d'étapes dans une grossesse qui peuvent mener à une interruption, notamment dans les premières semaines. Si je te donne quelques chiffres de 2022 pour fixer les idées : il y a eu environ 750 000 naissances vivantes. Mais cette même année, on compte 230 000 IVG, environ 200 000 fausses couches, 7 000 IMG, 4 000 morts fœtales in utero et 1 700 décès durant la première semaine de vie. Quand on cumule tout cela, on arrive au chiffre impressionnant de 40 % des grossesses qui n'arrivent pas à terme avec un bébé vivant.

[Marina Bourgeois] Complètement. Je ne m'attendais pas du tout à ces chiffres en préparant l'épisode. Le chiffre est vraiment perturbant. Est-ce que l'on sait s'il y a des causes particulières, génétiques ou sociétales ?

[Jessica Rabeau] Je ne suis pas encore une spécialiste totale du sujet, mais pour les deuils périnataux après 22 semaines, les IMG surviennent généralement parce qu'on détecte quelque chose. Pour mon cas personnel, c'était un spina bifida, une malformation de la colonne. Mais il peut y avoir aussi des anomalies génétiques. Pour les morts fœtales in utero, on a parfois des explications, et parfois non, un peu comme la mort subite du nourrisson.

[Marina Bourgeois] Merci pour cette définition car c'est un sujet dont on entend parler mais dont on comprend difficilement les contours tant qu'on ne l'a pas vécu. Toi, tu as traversé cette épreuve. Est-ce que tu es OK pour nous raconter aujourd'hui ton histoire ?

[Jessica Rabeau] Oui, bien sûr. C'est une épreuve difficile mais je trouve que c'est important d'en parler. Nous échangeons aujourd'hui le 31 octobre, et le 15 octobre était la journée mondiale de sensibilisation au deuil périnatal. C'est important pour moi.

[09:15] Le parcours de Jessica : De la chimie à la passion des RH

[Jessica Rabeau] J'ai envie de remonter assez loin pour que vous puissiez comprendre comment cet événement s'est présenté. À la base, j'ai fait des études d'ingénieur à Chimie Paris. En terminale, j'avais hésité avec une fac de psycho. On m'a poussée vers l'ingénierie, ce que je n'ai jamais regretté car j'y ai rencontré mon conjoint et mes meilleurs amis. Mais j'avais toujours ce goût pour la psychologie. Après un an et demi en tant qu'ingénieur, j'ai décidé de me réorienter vers les ressources humaines. J'ai fait mes propres enquêtes métiers, comme celles que nous faisons faire lors des bilans de compétences, en appelant des anciens de mon école. J'ai repris mes études pour un Master 2 RH à Assas.

[Jessica Rabeau] C'est là que j'ai découvert le coaching avec un professeur que j'ai adoré, Thierry Chavel. Dès 2011, j'avais cette idée en tête : un jour, je voudrais devenir coach. J'ai ensuite été embauchée chez Axens, où j'ai travaillé pendant 15 ans. C'était super car ils recrutaient beaucoup d'ingénieurs chimistes ; ma double compétence prenait tout son sens. Pendant ces 15 ans, je me suis vraiment éclatée. C'est une belle entreprise avec de fortes valeurs humaines. En 2021, je travaillais sur un gros projet de réorganisation, très intense mais passionnant. À ce moment-là, j'étais enceinte de mon deuxième enfant, j'avais déjà mon fils aîné de 4 ans et demi. J'étais vraiment dans le haut de la vague

[14:40] Le basculement : L'échographie du deuxième trimestre et le choc du diagnostic

[Jessica Rabeau] En février, j'ai passé ma deuxième échographie, à environ 5 mois de grossesse. Là, la sage-femme échographiste nous dit qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Elle ne peut pas faire de diagnostic, mais elle nous montre que le pied est de travers et qu'il y a un problème au niveau de la colonne. Elle nous dit qu'elle ne peut pas en dire plus et qu'il faut consulter un spécialiste.

[Marina Bourgeois] Pardon de t'interrompre, mais cela me paraît fou. Tu ne peux pas voir un médecin immédiatement après une telle annonce ? Tu as dû attendre ?

[Jessica Rabeau] J'ai eu de la chance car j'habite en région parisienne, j'ai eu rendez-vous dès le lendemain. Mais Stéphanie Ayou, une spécialiste, nous explique que parfois les gens ne peuvent pas avoir de rendez-vous tout de suite. Parfois la sage-femme sort de la salle sans rien dire pour aller chercher un médecin. La manière de formuler les choses peut être très violente.

[Marina Bourgeois] Comment repars-tu toi ce jour-là ? Je n'ose imaginer l'angoisse pour toi et ton compagnon.

[Jessica Rabeau] Je me souviens de tous les détails : la rue, l'appel à ma belle-mère pour qu'elle monte nous aider avec notre fils, l'appel à ma manager pour dire que je ne revenais pas travailler. J'étais en état de choc. Je n'arrivais pas à réfléchir, je ne ressentais même pas d'émotion. Je me suis mise devant un film, Crazy, Stupid, Love, juste pour penser à autre chose. J'avais ce sentiment d'être en dehors de la réalité.

[21:00] L'épreuve de l'IMG : Un accouchement pour dire au revoir

[Jessica Rabeau] Le lendemain, nous sommes allés à l'hôpital Louis Mourier, qui a un service spécialisé en diagnostic anténatal. Le médecin a confirmé le spina bifida, situé très haut dans la colonne chez nous, donc très grave. On a été extrêmement bien accompagnés par des sages-femmes et des psychologues dédiés. On doit prendre des décisions très vite : la première étant d'interrompre ou non la grossesse. Mon conjoint et moi étions alignés. Ensuite, une réunion collégiale de médecins valide la raison médicale. Une fois l'accord obtenu, on planifie une date.

[Jessica Rabeau] Il faut comprendre qu'une IMG à ce terme, c'est un vrai accouchement. On préconise les voies naturelles plutôt que la césarienne car c'est mieux physiologiquement et psychologiquement. Mon écho était le 8 février, le déclenchement le 22, et le bébé est né le 23 février. Entre temps, j'étais en arrêt total. Mon conjoint a un peu travaillé car il en avait besoin, mais chacun gère différemment. C'est une période compliquée : on est sous le choc et en même temps on profite des derniers instants, car on est les seuls à avoir connu ce bébé que l'on sentait grandir.

[Marina Bourgeois] Est-ce qu'il y a une possibilité de communion plus collective avec la famille une fois que l'acte est réalisé ?

[Jessica Rabeau] Pour nous, nous n'étions qu'avec mon conjoint, mais je sais que chez certains, les grands-parents viennent et peuvent prendre le bébé dans leurs bras. Nous, nous avons choisi de le voir et je l'ai pris dans mes bras. C'était primordial pour moi.

[28:30] Le rite des funérailles : Le Carré des Anges au Père Lachaise

[Jessica Rabeau] Après l'accouchement, se pose la question des funérailles. Quand l'enfant naît mort, on peut organiser des obsèques privées ou laisser l'hôpital s'en charger. Nous avons choisi l'hôpital. En région parisienne, les bébés sont incinérés au Père Lachaise. Il y a une cérémonie collective chaque trimestre à laquelle on peut assister. Nous y sommes allés le 5 avril avec nos deux papas.

[Marina Bourgeois] Comment se passent les funérailles au Père Lachaise concrètement ?

[Jessica Rabeau] Il y a un endroit dédié appelé le Carré des Anges. Il y a une stèle avec un arbre de vie où l'on peut poser des fleurs ou des dessins. Les cendres sont déposées dessous. Ce que je trouve beau, c'est qu'ils mettent des médaillons en céramique au moment de l'incinération pour laisser un élément symbolique à cet endroit. C'est une étape qui a été très importante pour moi. Il y a eu un avant et un après cette cérémonie ; j'ai senti que je revenais un peu plus dans la réalité.

[Marina Bourgeois] Et comment avez-vous géré cela avec votre fils Samuel, qui avait 4 ans et demi ?

[Jessica Rabeau] C'était notre plus grosse angoisse. Une psychologue de l'hôpital nous a aidés. Elle nous a expliqué qu'il fallait faire comprendre que la mort est définitive. Il ne faut pas dire "il est parti au ciel" car l'enfant attend son retour. On a été assez directs. On a aussi utilisé un petit livre qu'ils avaient conçu pour les enfants.

[35:15] Reconstruction personnelle et professionnelle : Quand le vide laisse place à l'espace

[Marina Bourgeois] Après les funérailles, comment te sens-tu ? Je voulais employer le mot "vide", tant corporel que psychique.

[Jessica Rabeau] En préparant notre échange, j'ai relu des notes. J'avais droit au congé maternité complet (plus de 22 semaines d'aménorrhée). Au début, je pensais m'arrêter un mois, mais en fait, j'ai pris le congé entier. J'étais épuisée. Fatigue du premier trimestre de grossesse où j'avais énormément travaillé, fatigue émotionnelle et hormonale du post-partum. J'ai peu de souvenirs de mes journées jusqu'en avril. J'avais besoin de dormir. J'ai retrouvé un écrit où j'avais noté : "Carnet de bord d'un congé maternité sans bébé, quand le vide donne place à l'espace". (Rires).

[Jessica Rabeau] Ce vide, je l'ai transformé en espace de réflexion. Mon envie de devenir coach est revenue en boomerang. J'ai beaucoup réfléchi à mon projet professionnel durant cette période. En parallèle, j'ai eu envie de retomber enceinte immédiatement pour combler le vide. C'est fréquent. Je suis retombée enceinte en juin, soit assez rapidement. Étrangement, je n'avais pas si peur. Je me suis fait accompagner en kinésiologie et en psychologie. Mon conjoint, lui, se disait que statistiquement, c'était un coup de malchance. Cette deuxième grossesse s'est très bien passée.

[44:00] Transition et entrepreneuriat : Le dispositif de démission-reconversion

[Jessica Rabeau] Je suis revenue chez Axens en mi-temps thérapeutique de septembre à décembre, puis je suis repartie en congé maternité pour mon fils Grégory. Comme c'était considéré administrativement comme un troisième enfant, j'ai eu un congé plus long. À mon retour en septembre 2023, j'étais à 60 % et j'ai commencé ma formation de coaching. C'est là que j'ai monté un dossier de démission-reconversion avec l'APEC. C'est un dispositif méconnu : si vous avez un projet solide de création d'entreprise validé par une commission, vous pouvez démissionner et toucher le chômage. J'ai quitté mon entreprise en avril 2024.

[Marina Bourgeois] On voit souvent que les parcours d'accompagnants prennent racine dans l'histoire de vie. Tu as réussi ce pari de mêler ton ambition RH initiale à cette épreuve.

[Jessica Rabeau] Oui, cet événement a été le déclencheur. J'ai réalisé à quel point ce genre de drame impacte tout : le couple, les enfants, le corps, et forcément le travail. J'ai été absente quasiment deux ans de mon environnement professionnel. Aujourd'hui, je veux accompagner les parents qui traversent ces situations et dont la vie professionnelle est impactée.

[52:15] Ressources et conclusion : Ne pas rester seul face au deuil

[Marina Bourgeois] Pour les parents qui nous écoutent, vers quelles ressources peuvent-ils se tourner ?

[Jessica Rabeau] Il existe des associations précieuses comme Agapa, Spama ou Naître et Vivre. Agapa propose des cercles de parole pour les mamans, les papas, et même les managers. Ils ont un tableau administratif génial sur les droits liés au deuil périnatal et aux arrêts précoces (fausses couches). Depuis 2024, il n'y a plus de jour de carence pour les arrêts liés à une fausse couche. Je conseille aussi le podcast de Sophie de Chivri, « Au revoir », qui traite spécifiquement du sujet. De mon côté, je continue de me former et d'être supervisée par Stéphanie Ayou.

[Marina Bourgeois] Un immense merci, Jessica, pour cette transmission et ton courage. À bientôt.

Animé par
Marina Bourgeois
Après quinze ans dans le secteur juridique et la chasse de têtes, Marina Bourgeois accompagne depuis maintenant dix ans les femmes et les hommes souhaitant y voir clair dans leur vie professionnelle et/ou traversant une période de surchauffe ou d’épuisement.

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