
Dans cet épisode de Cheminement, je reçois Margaux Motin.
Illustratrice, autrice de bandes dessinées et artiste reconnue, Margaux s'est imposée au fil des années comme une voix singulière du paysage créatif français. À travers ses dessins, ses livres et ses publications sur les réseaux sociaux, elle raconte avec humour, sensibilité et beaucoup de justesse les grandes et petites questions qui traversent nos vies.
Ses personnages nous ressemblent. Ils doutent, aiment, s'interrogent, se trompent, recommencent. Ils grandissent. Et c'est sans doute pour cela que tant de lecteurs ont l'impression de connaître Margaux depuis toujours.
Mais derrière le succès, il y a aussi un parcours. Des choix. Des prises de risque. Des périodes de doute et de remise en question. Un chemin artistique construit avec beaucoup de travail, de liberté et d'audace.
Dans cet épisode, Margaux revient sur son rapport à la création, à l'inspiration et à l'évolution de son travail. Elle partage également sa vision du métier, son regard sur les réseaux sociaux et ce qui l'a aidée à oser suivre sa propre voie.
Bonne écoute !
[Marina Bourgeois] Si on m'avait dit qu'un jour j'interviewerai Margaux Motin, la célèbre et surtout très chouette illustratrice et artiste, et que j'aurais la chance qu'elle me raconte son cheminement, sincèrement, mais vraiment sincèrement, je n'y aurais pas cru. Je me revois encore il y a très longtemps dans mon canapé, dans mon lit, sur le transat à lire et sourire en tournant les pages de ses BD. À cette époque, quand j'ai découvert Margaux, j'étais dans ma première carrière dans le droit et même pas en rêve, même pas une seule seconde, j'aurais imaginé un jour être derrière un micro à échanger avec elle, avec celle dont je dévorais les pages.
[Marina Bourgeois] Margaux en BD comme sur Insta, c'est du bonheur, de la nature et du naturel, de la profondeur et de la réflexion sur un ton léger et drôle. C'est aussi une femme, via ses personnages, qu'on a l'impression de connaître depuis toujours parce qu'on la voit au fil de son œuvre grandir, mûir, se prendre la tête sur des trucs sur lesquels on se prend tous la tête, aimer, s'interroger, cheminer, rager, s'enchanter. Les personnages de Margaux, c'est un peu nous toutes, nous tous avec nos névroses, nos peurs, nos coups de folie, nos envies, nos lubies. Et puis Margaux, c'est aussi beaucoup de générosité, une vraie considération de ses lecteurs sur les réseaux, du partage avec les illustrateurs débutants, des tutos avec son Paco pour encourager ceux qui se lancent avec un message qu'elle a un jour elle-même reçu : oser. Alors évidemment, chez Oser rêver sa carrière, on l'attendait avec grande impatience. Hello Margaux, merci d'avoir accepté mon invitation.
[Margaux Motin] Bonjour Marina, merci pour cette introduction incroyable que j'aime beaucoup.
[Marina Bourgeois] Ça me fait plaisir. Margaux, j'ai beaucoup pensé à toi ces derniers jours, parce que c'est le printemps, titre de tes deux dernières BD chez Casterman, mais aussi parce que c'est la période du pollen, des guêpes, des abeilles. On en parle des guêpes et des abeilles pour toi ?
[Margaux Motin] Ah ça, on peut en parler ! Ce n'est plus un problème dans mon existence. C'est quelque chose que j'ai réussi à régler et je suis très, très contente parce que c'était un peu problématique.
[Marina Bourgeois] Tu es née en Normandie, tu es arrivée à Paris et là, tu as quitté Paris pour la campagne et plus précisément pour le Pays Basque. Pourquoi as-tu fait ce changement de vie ?
[Margaux Motin] Par amour au tout départ. Alors, je tiens à m'excuser auprès de tes auditrices et tes auditeurs, je parle un peu du nez, je suis un peu enrhumée aujourd'hui, donc juste ça c'est fait. Politesse de base, c'est réglé ! [Rires]. C’était principalement par amour parce que j'étais en couple avec Paco qui, lui, s'était installé ici précédemment. Je venais le voir régulièrement mais il y a un moment où la relation à distance s'est avérée pas très satisfaisante. Quand il m'a dit « prends tes clics et tes clacs et viens t'installer là », ça a fait ni une ni deux. C'est aussi qu'il s'était installé dans une région qui moi m'avait complètement parlé. Quand je suis venue le voir au Pays Basque les premières fois, j'ai vraiment eu un... je me suis sentie vraiment invitée à venir. C'est une région qui m'a parlé tout de suite.
[Marina Bourgeois] Tu connaissais le Pays Basque avant ? Tu y étais déjà allée ?
[Margaux Motin] Pas du tout. J'y avais jamais mis les pieds. Je passais les vacances à Hossegor quand j'étais ado, mais je restais sur les Landes, je n'étais jamais descendue jusqu'au Pays Basque.
[Marina Bourgeois] Je crois que tu es passée par Biarritz avant de faire le grand saut vers la campagne. Tu as fait une étape intermédiaire ?
[Margaux Motin] Oui, c'est fou. J'avais oublié à cette époque-là que j'avais grandi à la campagne et l'idée de quitter Paris pour m'installer à la campagne, ça me faisait un peu flipper. On avait aussi décidé de ne pas emménager ensemble tout de suite, donc je me disais seule avec ma fille en pleine campagne, bof, autant prendre un appart en ville et être vraiment autonome. Je ne conduisais pas à l'époque et tout, il y avait vraiment trop de freins. L'étape intermédiaire de Biarritz me permettait de vivre ce changement de vie tranquillement, de poser mes marques, de découvrir la région depuis un contexte de vie assez tranquille. Et s'il fallait revenir à Paris aujourd'hui, plutôt crever !.
[Marina Bourgeois] Je m'en doutais ! [Rires]. Je me disais, en écoutant tes interviews où tu racontais ce changement de vie, que ce n'est pas évident parce que tu avais plein de peurs. Dans tes BD, notamment dans le printemps, tu m'as fait rire parce que je me suis reconnue dans tellement de peurs, comme celle des cambrioleurs. Partir à la campagne, c'est quand même couillu de faire ce grand saut quand on a des petites phobies comme ça.
[Margaux Motin] Oui et non parce qu'en fait, dans mon cas, c'est juste un retour aux sources. J'ai grandi dans ce contexte donc ça ne demande pas... ce n'est pas comme un saut dans l'inconnu où vraiment tu ne sais pas où tu vas. Moi ça me demandait juste de retrouver un peu mes repères. Après, les peurs que j'évoque dans le printemps suivant, ce sont des peurs un peu irrationnelles que j'ai trimballées où que ce soit. Je les ai même eues plus souvent en ville qu'à la campagne au final, parce que c'est sans doute l'endroit où j'étais le moins connectée à moi-même, le moins centrée et le plus anxieuse. Finalement, ce n'est pas tant à la campagne qu'à la ville qu'elles ont été les plus marquantes.
[Marina Bourgeois] Margaux, le point de départ de ta carrière, c'est quoi exactement ? Je crois que tu étais en terminale et qu'à ce moment-là, tu vois une conseillère d'orientation qui t'a mise sur la voie.
[Margaux Motin] Effectivement. L'année de la terminale, je ne m'étais pas posé la question de mon métier ni de mes études jusqu'à ce qu'en fin d'année, il faille remplir les vœux sur le Minitel. C'était... j'étais vraiment pas du tout concernée, quoi !. C'est vintage là !.
[Margaux Motin] Oui, de ouf ! C'est l'ancêtre de Parcoursup ! [Rires]. Je vivais vraiment une vie d'adolescente basique, les copains, l'amoureux, je ne m'étais pas encore projetée. J'ai eu un petit moment de panique quand j'ai réalisé que je ne savais pas du tout ce que je voulais faire et que ce qui m'était proposé m'emballait très moyennement, comme le cursus classique de fac d'art plastique ou études de lettres. Je suis allée voir cette conseillère d'orientation et c'est fou, parce que j'ai eu une chance de folie de tomber sur cette dame-là qui a su me poser les bonnes questions.
[Margaux Motin] Elle m'a demandé ce que j'aimais faire quand j'étais enfant. J'ai trouvé ça fou qu'elle m'autorise à me poser cette question à ce moment-là de ma vie, au moment où je dois m'engager dans mes études et ma vie d'adulte. Je lui ai dit que j'avais toujours aimé dessiner mais à l'époque, il faut remettre ça dans son contexte, ce n'était absolument pas mainstream de se lancer dans des études artistiques. Elle m'a dit : « Il existe des écoles qui vont vous former et qui vous préparent aux métiers liés au dessin ». Je suis vraiment tombée des nues, je n'étais pas informée le moins du monde. Elle m'a filé le nom des écoles d'art appliqué de Paris et j'ai été faire les démarches. C'était la première révélation et le premier pavé sur cette route professionnelle.
[Marina Bourgeois] À ce moment-là, tu n'es pas issue d'une famille à métiers artistiques. Comment cela réagit-il dans ta famille ?.
[Margaux Motin] Je suis issue d'une famille à métiers classiques du côté de mon père puisqu'il était dans le secteur bancaire, mais à vocation artistique du côté de ma mère. Il y a une grosse fibre artistique dans ma famille, même si c'est une fibre semi-contrariée où personne n'a été au bout pour en faire carrière. Ma mère a toujours voulu qu'on fasse ce qui nous épanouissait. Pour mon père, c'était plus compliqué parce qu'il voulait être sûr que j'allais gagner ma vie.
[Margaux Motin] Très jeune, j'ai eu des modèles dans ma famille de personnes qui gagnaient bien leur vie et je me suis dit radicalement vers 15 ou 16 ans : « il n'est pas question que je galère et je veux réussir ». Le mélange entre une mère très sensible et un père qui me disait que ce sont des voies compliquées où il faudra s'accrocher pour gagner sa vie a fait que j'ai toujours entrepris ma vie d'artiste comme une carrière qui devait me faire vivre bien. C'était programmé.
[Marina Bourgeois] Tu as ensuite intégré l'école Olivier de Serre. Est-ce que tu t'y es sentie à ta place ?.
[Margaux Motin] Le truc le plus marquant, c'est que j'ai pour la première fois l'impression d'être à ma place. Le cadre scolaire traditionnel ne m'avait pas semblé difficile au début, mais j'ai un peu décroché au lycée car j'étais dans un établissement avec un niveau extrêmement élevé où je n'avais pas vraiment ma place. Je me suis retrouvée d'un coup à me lever tous les matins pour rejoindre une école avec que des artistes, on était tous un peu bizarres. Il y avait un petit côté Fame ! [Rires].
[Margaux Motin] Apprendre des choses qui m'enrichissaient et me parlaient complètement m'a construite et m'a donné confiance parce que je me sentais à ma place dans le groupe de personnes qui me correspondait. Je n'ai pas su tout de suite que ce serait l'illustration. En sortant, j'ai d'abord pris des petits boulots pendant un an ou deux car ma priorité était d'être autonome financièrement pour avoir mon appart et m'émanciper. C'est une fois que j'ai pris mes marques que je me suis lancée dans l'illustration par le biais d'un magazine pour ados qui m'a tapé dans l'œil. J'ai réalisé que ce que je voulais faire, c'était dessiner.
[Marina Bourgeois] En 2008, tu as 30 ans et tu crées ton blog. C’est ça qui t'a fait décoller ?.
[Margaux Motin] Ça a été un des tremplins. Il y a eu une succession de rencontres : ma conseillère d'orientation, mon prof Jean-Christophe Chauzy qui est auteur de BD, le magazine Mutine avec lequel j'ai commencé ma carrière. En 2008, le blog m'a fait connaître du grand public. Je travaillais déjà, j'avais des contrats et des clients, mais le blog a été l'étape la plus marquante parce que c'est celle qui a le plus propulsé ma carrière. Ça m'a mise en connexion directe avec les lectrices et ça a été le début de l'aventure.
[Margaux Motin] Je ne m'attends jamais à rien, je fais le truc parce que je sens qu'il faut le faire. Je l'avais conçu comme un outil de communication souple pour mes clients, mais je n'avais pas prévu que cela parlerait autant aux gens. Au début, il n'y avait que ma mère et ma sœur qui le lisaient !. J'ai toujours bossé comme une malade. J'ai une grosse force de travail quand je fais ce que j'aime. Un jour, un pote m'a dit dans un restaurant indien que je ne gagnerais jamais ma vie en dessinant. Je lui ai dit au-dessus du poulet biryani : « Écoute-moi bien, non seulement je vais être illustratrice, mais je vais être dans les meilleurs ».
[Marina Bourgeois] Tu étais animée par une adrénaline motrice, mais tu avais un rythme nocturne, des nuits blanches.
[Margaux Motin] Oui, complet ! Jusqu'à ce que je pose des limites. Au démarrage de ces métiers, il y a une vraie implication à avoir le temps que la machine se lance. Je n'avais pas encore le niveau pour que ça se fasse très vite, donc c'était un peu laborieux et ça impliquait que j'y passe beaucoup de temps.
[Marina Bourgeois] Le burnout, tu l'as frôlé ?.
[Margaux Motin] Oui, ça m'est arrivé plein de fois. On ne s'en rend pas compte sur le moment, on se donne de super raisons d'être dans cet état. J'avais un burnout saisonnier en juin. Chaque année, je pétais un plomb et je finissais en crise de larmes. C'est Paco qui a repéré ça. Je surchargeais mon mois de juin par peur de manquer, une peur de freelance très basique : à quel moment ça va s'arrêter ? Je n'avais jamais la certitude que ça allait continuer, donc j'acceptais toutes les commandes. C'était explosif et bien au-delà de ce que je pouvais produire.
[Marina Bourgeois] À quel moment rencontres-tu Paco ?.
[Margaux Motin] En 2008. Il avait aussi un blog BD et il m'a contactée. On est devenus très potes car on était les seuls auteurs de BD à être plus de culture hip-hop que de culture rock. On s'échangeait de la musique et on s'est mis à travailler ensemble comme un atelier d'artiste. C’est par lui que j'ai eu mon premier contact éditorial avec les éditions Marabout. Et puis nos vies personnelles se sont effondrées chacun de notre côté, on est tombés amoureux et maintenant ça fait 12 000 ans qu'on est ensemble !.
[Margaux Motin] J'ai une chance de ouf. Moi qui suis un peu lunaire et déconnectée, je suis en couple avec un artiste qui est très entrepreneur et visionnaire. C'est lui qui m'a dit : « les blogs sont en train de s'effondrer, il faut migrer sur Facebook, puis sur Insta ». À chaque fois, je me roule par terre pendant un moment parce que je n'aime pas le changement, puis j'y vais. C’est précieux d'avoir quelqu'un qui t'aide à appréhender les aspects matériels de façon claire.
[Marina Bourgeois] Tu as fait un gros boulot sur toi. Une thérapeute t'a dit un jour qu'il était temps d'oser.
[Margaux Motin] C'était en 2012 au Pays Basque, lors d'une de nos plus grosses séparations avec Paco. On avait du mal à s'harmoniser car on était tous les deux blessés. Une thérapeute a résumé la consultation à ce mot : « Ose ». Ose être toi-même, ose te découvrir, ose comprendre qui tu es et arrêter de faire les choses pour les autres. Ça a été la première clé pour moi. Ça a été le début de cette aventure où je peux travailler sur mes freins, mes peurs et mes croyances limitantes.
[Margaux Motin] Aujourd'hui, je ne suis plus la même personne. Ce travail de prise de conscience de mes blessures affectives a été extrêmement long et pénible, mais je l'ai fait en binôme avec Paco qui a fait ce chemin avec moi. Ça nous a soudés parce qu'on se comprend beaucoup mieux et on fonctionne mieux en couple. On est une équipe.
[Marina Bourgeois] Combien de temps mets-tu pour faire une BD ?.
[Margaux Motin] Je mets au minimum deux ans. Pour le printemps suivant, j'ai suivi un rythme de maboule très fatiguant. Pour les prochains, je pense mettre trois ans car cela demande de mettre toute ma vie entre parenthèses pour aboutir le projet. C'est hyper long parce que je fais tout : le scénario, le dessin, la couleur. Je rajoute mille détails, des bidules et des machins. Mais si le lecteur dévore le livre en 20 minutes, c'est que j'ai bien fait mon boulot car la lecture est fluide. Derrière 150 pages, il y a deux ou trois ans de travail.
[Marina Bourgeois] Pour finir, comment abordes-tu l'orientation de tes filles ?.
[Margaux Motin] Notre priorité était qu'elles s'orientent vers des domaines qui les excitent. Exercer un métier-passion est une des clés d'accès au bonheur. Ma fille était un peu perdue en terminale et j'ai fait intervenir un coach pour l'aider à découvrir ses points forts. En discutant, elle a réalisé qu'elle ne s'autorisait pas à dire ce qu'elle voulait vraiment par peur de ne pas être légitime. Une fois que la peur a été verbalisée, la voie s'est ouverte. À 17 ans, on n'a pas assez de recul sur soi-même, le rôle du parent est d'apporter des cadres sur lesquels ils peuvent s'appuyer.
[Marina Bourgeois] Merci infiniment Margaux pour ton temps et ta réactivité. Je souhaite une merveilleuse reconversion à Marion, une de nos accompagnées qui se lance dans l'illustration. À bientôt Margaux.
[Margaux Motin] Merci de m'avoir invitée, j'espère que cela va servir. Je souhaite à Marion et à toutes les personnes qui font ce changement beaucoup de joie. Bon été à tout le monde !.