
Dans cet épisode de Cheminement, je reçois Chloé Cathala.
Après une précédente vie de 15 ans dans le droit, d’abord en tant qu’avocate, puis comme Responsable des affaires sociales en entreprise, Chloé a choisi de suivre sa passion et de devenir ébéniste. Elle a passé son CAP au sein de l’École Boulle en 2022, transformant ainsi son intérêt de toujours en véritable métier. Elle s’est spécialisée dans la restauration de mobilier, et plus particulièrement dans la marqueterie de paille et de laiton. Cela fait maintenant trois ans qu’elle a ouvert son atelier Bejaïa, guidée par des valeurs fortes et un engagement pour le travail manuel d’excellence.
Dans cet épisode, Chloé raconte son cheminement : comment on passe d’une carrière intellectuelle et socialement valorisée à un métier manuel, et comment cette transition redéfinit une vie entière. Elle partage les défis rencontrés, ses désillusions dans le secteur bancaire, son arrêt parce qu'elle n'en pouvait plus, les apprentissages nécessaires et la satisfaction de transformer une passion en vocation. Un cheminement qui n'a pas été un long fleuve tranquille mais qu'elle ne regrette pour rien au monde aujourd'hui.
Un épisode inspirant pour toutes celles et ceux qui rêvent de suivre leur passion, même lorsqu’elle semble éloignée de leur parcours initial.
Dans cet épisode, nous parlons - Chloé et moi - de PSE, de licenciement, de maternité, de management, d'ambiance glaciale et de rivalité au travail, de placardisation, de burn-out, d'artisanat, et de bien d'autres choses encore !
Cet épisode est sponsorisé par Fed Legal - cabinet de recrutement spécialisé en droit, fiscalité et compliance. Nous vous faisons découvrir, en pre-roll , leur super podcast Voix d'entrepreneurs du droit.
Bonne écoute !
Podcast animé par Marina Bourgeois.
Avec les interventions ponctuelles et précieuses de Caroline Averty & Valérie Pouliquen.
[Marina Bourgois] Avant de découvrir mon invitée du jour, je vous propose de découvrir le podcast « Voix d’entrepreneur du droit », un podcast de Fed Légal, cabinet de chasse de tête juridique et fiscal. Parce que devenir entrepreneur ou entrepreneuse du droit, c'est le résultat bien sûr de parcours, de trajectoires, d'histoires de vie qu'on vous propose justement de découvrir dans ce podcast. Vous y écouterez les témoignages de notaires, d'avocats, de directeurs juridiques ou fiscaux sur les difficultés qu'ils ont rencontrées, leurs échecs qui ont été bénéfiques, leur rôle, leur mission et leur progression dans leur métier. Au micro d'Audrey Déléris, vous partirez à la rencontre de femmes et d'hommes qui mènent leur carrière en véritables entrepreneurs du droit. Abonnez-vous dès maintenant sur votre plateforme d'écoute préférée et préparez-vous à découvrir cet univers fascinant.
[Marina Bourgois] Après une précédente vie de 15 ans dans le droit, d'abord en tant qu'avocate puis en tant que responsable des affaires sociales en entreprise, Chloé est devenue ébéniste. Elle a passé son CAP au sein de l'école Boulle, faisant ainsi de sa passion initiale son métier. Elle s'est spécialisée dans la restauration de mobilier et plus précisément la marqueterie de paille et de laiton. Elle va nous raconter tout ça tout à l'heure. Ça fait quelques années qu'elle a ouvert son atelier, Béjaya. Elle vous expliquera aussi pourquoi ce nom avec des valeurs très fortes derrière. Elle va nous raconter son cheminement. Comment on passe d'une carrière pour laquelle on fait de longues études et avec une belle étiquette sociale à un métier manuel. Bienvenue Chloé.
[Chloé] Merci, merci de m'avoir invitée.
[Marina Bourgois] Avec plaisir Chloé. Chloé donc je disais tu as été avocate pendant 4 ans puis responsable des relations sociales donc en entreprise durant 11 ans. Donc tu avais fait déjà une première transition douce du cabinet à l'entreprise. Qu'est-ce qui a été à l'origine, à la base de ton changement de voie et même de vie peut-être on pourrait dire ?
[Chloé] Oui. Alors en fait, je suis originaire de Toulouse. J'y ai fait mes études, j'y ai grandi et naturellement je suis rentrée en cabinet d'avocat après mes études à Toulouse. J'ai rencontré mon mari en voyage et il habitait Paris, donc j'ai décidé de venir à Paris pour être avec lui. À cette occasion-là, je me suis posé la question : est-ce que je veux continuer à être en cabinet ou peut-être est-ce que c'est pas l'occasion d'intégrer une entreprise ? Puisqu'en fait il y a beaucoup de sièges sociaux à Paris et que c'était quand même l'occasion. À Toulouse, bon, il y a moins d'opportunité quand même, enfin en dehors d'Airbus, vous n'avez pas beaucoup d'opportunités de postes intéressants en tant que juriste en interne.
[Chloé] Donc c'était ça ma démarche. Et puis j'avoue que j'avais quand même fait trois cabinets d'avocats en 5 ans. Je ne trouvais pas tellement ma place en cabinet d'avocat. Donc je me suis dit : "bon peut-être qu'en entreprise ça ira mieux quoi".
[Marina Bourgois] Tu as eu cette démarche. C'est rigolo Chloé parce qu'il y a beaucoup d'avocats, tu vois, nous on voit chez nos accompagnés ou chez nos auditrices qui parfois nous contactent et nous racontent un peu leur parcours, ce parcours de l'avocate en cabinet qui a du mal en effet à trouver sa place et puis qui se dit peut-être qu'en changeant d'environnement de travail, de cadre de travail, finalement je trouverai enfin ma place et peut-être que ce sera mieux. Est-ce que toi du coup quand tu as fait cette première bascule là, tu as été contente et est-ce que ça a répondu à tes attentes du moment ?
[Chloé] Franchement oui. D'abord, je trouvais que c'était quand même un environnement plus stable déjà économiquement parce que quand on est avocat, c'est pas toujours très facile parce que voilà, on n'a pas toujours une rémunération de folie, contrairement à ce qu'on croit quand on est jeune avocat. Donc là, c'est vrai que d'avoir un salaire, un bon salaire, ça m'a quand même changé la vie, on va être honnête. Puis j'ai appris plein de choses en fait. C'était assez intéressant au début vraiment. J'aimais beaucoup le métier par son aspect intellectuel, son aspect technique. Et c'est vrai qu'en entreprise, il y avait plein plein de choses que j'apprenais, que je découvrais.
[Chloé] Et en fait c'était marrant parce que quand j'étais avocate, je conseillais des entreprises en droit social et donc j'ai intégré une entreprise pareil en droit social du coup. Et quand j'ai vu en interne des fois ce que je leur conseillais de faire à mes précédents clients, je me disais : "Oh les pauvres, ils n'ont pas dû avoir la vie facile parce que c'était pas trop très réaliste". Quand on est en cabinet d'avocat, on est quand même un peu à l'extérieur de l'entreprise et des fois on ne se rend pas toujours compte. Et donc c'est vrai qu'il y a des choses où j'ai appris où je suis tombée des nues en me disant "Oh là là, mais la réalité n'est pas du tout celle que je pensais au niveau du droit social, de la gestion de collaborateurs".
[Chloé] J'ai appris énormément et c'est vrai que c'est intéressant, les questions RH sont hyper intéressantes. C'est des questions plus humaines, moins techniques qu'en cabinet d'avocat parce que c'est des gens que vous côtoyez, que vous connaissez. Il y a une dimension beaucoup plus psychologique aussi qui est hyper intéressante. Donc oui, moi au début, ça m'a beaucoup plu.
[Marina Bourgois] OK.
[Chloé] La problématique c'est que rapidement la boîte a eu des difficultés économiques et qu'on a dû amorcer un plan social.
[Chloé] Donc évidemment, j'ai été en première ligne parce que c'était mon poste et c'est vrai que là pareil au début c'était très intéressant parce que c'est affreux à dire humainement c'est très difficile un plan social mais intellectuellement et juridiquement c'est très intéressant.
[Marina Bourgois] Oui, techniquement je comprends. C'est exigeant. Enfin voilà, si on aime bien ça, c'est super.
[Chloé] Et au début, c'est vrai que moi ça m'a plu parce que voilà, c'était un enjeu fort et j'étais pas dans l'entreprise depuis très longtemps. On licenciait en plus pas énormément de gens et ils étaient un peu lointains. C'était une entreprise qui était sur toute la France, c'était des sites qui étaient un peu lointains. Bon, franchement ça m'a pas perturbée plus que ça.
[Marina Bourgois] Oui.
[Chloé] Puis le problème c'est que bah on en a fait quatre PSE.
[Marina Bourgois] Ah oui, OK.
[Chloé] Et donc là, au bout d'un moment, vous en venez à licencier des gens qui sont vos collègues d'à côté, quoi. Donc là, c'est quand même très compliqué. Après, quand même, l'énorme avantage qu'on avait, c'était que on avait une maison mère allemande qui déjà voulait respecter les règles. Absolument. Ils voulaient absolument respecter la législation française. Ils étaient prêts à mettre de l'argent pour accompagner les collaborateurs qui étaient concernés par le licenciement. Donc ça c'était quand même très positif. C'était d'ailleurs très intéressant puisque j'ai travaillé avec le cabinet d'outplacement pour accompagner les collaborateurs pendant 4 ans ou 5 ans à travailler ensemble.
[Marina Bourgois] Ouais.
[Chloé] Et c'était un aspect qui était très intéressant et humainement très enrichissant en fait. Déjà de voir les gens changer des fois de voie différente. C'était très intéressant mais c'est vrai qu'au bout d'un moment l'usure m'a gagnée. Au bout de 4 ans de PSE, l'entreprise a été vraiment en grande difficulté et c'est ma DRH, ma chef qui m'a dit : "Écoutez, vous n'avez plus rien à attendre de cette entreprise si j'étais vous, vu votre âge et cetera, partez quoi. parce qu'ils vous licencieront jamais parce que forcément ils ont besoin de vous et vous n'arriverez pas à obtenir de négociation quoi. Donc franchement si vous avez une opportunité saisissez-la quoi".
[Marina Bourgois] D'accord. Et du coup à quel moment, parce qu'en préparant l'enregistrement tu me parlais de Burnout, à quel moment ça s'est produit par rapport à ce calendrier-là ?
[Chloé] Alors bien après parce que ça, ça a duré 4-5 ans. Et en fait ben l'opportunité que j'ai saisie c'est que bah je suis tombée enceinte. Voilà. J'ai fait un bébé.
[Marina Bourgois] Ouais, c'est notre plan de carrière.
[Chloé] Et en fait là, j'ai pris un grand congé parental parce qu'en fait comme ils voyaient déjà que je commençais à chercher ailleurs, ils m'ont offert une prime très très généreuse pour que je reste jusqu'à la fin du 4e PSE et que j'accompagne le 4e plan social.
[Marina Bourgois] D'accord.
[Chloé] Donc, grâce à cette prime, j'ai pris presque un an de congé parental pour profiter de mon petit bébé. Donc ça c'était très chouette. Et après je me suis dit bon, je vais changer d'entreprise du coup et je me suis dit je vais aller dans une grosse boîte, une qui aura pas de problème financier, que j'en ai marre des plans sociaux là, j'en peux plus.
[Marina Bourgois] Avec les reins solides.
[Chloé] Voilà, avec les reins, une grosse boîte bien ancienne qui va rester longtemps. Et donc, je suis rentrée dans une grosse entreprise pour le coup, une banque.
[Marina Bourgois] OK. Grosse banque.
[Chloé] Et là bah j'ai déchanté. J'ai beaucoup déchanté parce que l'entreprise dans laquelle j'étais avant c'était une entreprise un peu pseudo-familiale quoi. Ils étaient 2500 collaborateurs mais au siège on était 200. Tout le monde se connaissait. Il y avait une très bonne ambiance, une grande bienveillance les uns avec les autres. On avait tous beaucoup de travail mais on marchait pas sur les plates-bandes. Et par contre quand je suis rentrée dans la banque alors là j'ai déchanté, waouh. Alors c'est pas des gens qui ont des problèmes financiers hein. Non mais là il n'y a pas des gens bien vraiment pas des gens bien.
[Chloé] Là j'ai découvert un autre monde. C'est un monde où tout le monde se tire dans les pattes, il y a beaucoup beaucoup trop de chefs. Tout le monde veut tirer la couverture à soi. C'est un monde extrêmement politique où enfin moi je n'étais pas prête à ça vraiment. Je ne suis pas comme ça du tout et je suis un peu naïve peut-être, je sais pas. On m'a donné beaucoup de choses à faire et au final moi, j'étais toujours de bonne volonté. Donc forcément dans un monde où tout le monde essaie de faire le moins possible en ayant le plus de pouvoirs possible, bah moi, je me suis fait un peu avoir, donc j'ai eu beaucoup de boulot.
[Chloé] En plus, je suis arrivée dans une équipe où je manageais trois personnes et ces trois personnes-là déjà la première fois que je les ai rencontrées, le premier jour, ça s'est mal passé. Ma chef était très sympa. Elle me dit : "Ah bah tiens, on va te présenter ton équipe.". Elle a dit "Bonjour, voilà, je vous présente Chloé, c'est votre nouvelle manager." Et les trois filles en question disent : "Ah ouais, non mais là on n'a pas le temps et puis de toute façon on pourra pas déjeuner avec elle." Et elles se barrent.
[Marina Bourgois] Oh là là, mon dieu, quelle horreur pour un premier jour mais quelle attitude !
[Chloé] Mais j'étais là, mais c'est quoi cette entreprise ? Non mais toute la période d'essai, je me suis posé la question de partir quoi.
[Marina Bourgois] J'allais te demander si du coup tu avais eu envie de surfer sur le fait de pouvoir partir via la période d'essai ?
[Chloé] Bah, j'ai hésité, j'ai hésité jusqu'au bout puis finalement je suis restée parce que ma chef m'a dit "Mais si reste écoute, c'est qu'un mauvais moment." Alors bon, j'ai essayé de faire des réunions avec les mes trois collaboratrices qui m'ont dit "Clairement, nous on comprend pas pourquoi c'est pas une de nous trois qui a été choisie comme manager. De toute façon, tu viens même pas de la banque".
[Marina Bourgois] Ouais, ouais, ouais. C'est des choses qu'on entend au cabinet. OK. OK. Et ben chouette, ça va être sympa. Ça devait être dur du coup tous les matins de te dire je vais travailler là-bas dans ce climat professionnel là.
[Chloé] Au début je me disais non mais ça va changer, je suis un naturel optimiste. Ma chef me disait "Mais si, mais ça va se tasser, t'inquiète." Voilà. Bon, de toute façon, on leur a déjà dit 10 fois que aucune des trois n'avait le potentiel pour faire ton poste. Bon bah, ça s'est pas vraiment tassé, hein. Ça a été de pire en pire.
[Chloé] Et là, bah en fait, je me suis dit bon ça va pas. Au bout d'un an, je me suis dit bon, ça va pas du tout, ça s'arrange pas. Du coup, j'avais envie d'avoir un deuxième bébé. Je me suis dit je fais mon deuxième bébé puis après je me casse.
[Marina Bourgois] OK.
[Chloé] Je trouvais ça pas cool de changer de boîte pour faire un enfant quand même. Donc je me suis dit bah je fais mon deuxième bébé et puis on verra. Donc je suis tombée enceinte et je suis partie en congé maternité en disant bien à ma chef, je reviens à mon poste parce que oui alors il y a une tradition dans cette entreprise assez étrange. C'est-à-dire quand vous partez en congé maternité, vous revenez mais souvent c'est l'occasion d'un changement de poste.
[Marina Bourgois] D'accord. Et plutôt comment dire favorable ou défavorable dans la culture de cette boîte ?
[Chloé] Ça dépend mais plutôt favorable en général. Mais moi, je lui dis écoute, moi ça fait qu'un an que je suis à ce poste. Donc bah non, je souhaite revenir quand même. Je voulais couvrir mes arrières. Malheureusement, pendant mon congé maternité, ma chef tombe malade et donc elle doit partir. Et là son poste est du coup en charge par ma N+ 2. Pas du tout le même type de femme.
[Marina Bourgois] Oui.
[Chloé] J'ai aucune nouvelle pendant mon congé maternité. Je rentre de congé maternité donc déjà j'ai pas eu d'entretien avant, j'ai juste dit moi je rentre ok très bien ma N + 2 OK pas plus que ça. J'arrive ma N + 2 super occupée donc j'arrive même pas à la voir. Et puis je vais voir mon équipe qui était passée de 3 à 4.
[Marina Bourgois] D'accord. Ah oui, donc tu t'encaissais de la supplémentaire.
[Chloé] Elles me disent "Ah salut et tout, comment ça va ?" Je vais bien, mais du coup tu vas faire quoi maintenant ? J'ai dit "Comment ça ? Je vais faire quoi maintenant ?".
[Marina Bourgois] Ça part déjà mal quand il y a ce type de question.
[Chloé] Je les sens un peu mal à l'aise. Elles m'ont dit : "La fameuse 3ème de l'ancienne équipe, elle est devenue notre chef en fait." J'ai dit "Comment ça elle est devenue votre chef ?" Bah elle a pris ton poste. On a même eu un mail pour nous le dire.
[Marina Bourgois] Ah.
[Chloé] Et donc là je m'effondre. Terrible.
[Marina Bourgois] Mais bien sûr bien sûr. Et puis déjà vous êtes bon voilà quand vous revenez de congé maternité c'est jamais facile. Vous avez qu'une envie c'est de rester avec votre bébé. Oui, évidemment, j'ai pas forcément envie de revenir dans ce climat un peu pourri.
[Chloé] Je m'effondre et là bah je m'en vais en fait, je prends mes affaires et je mets juste un mail à ma N + 2 en disant il faut absolument qu'on se parle. J'ai pleuré toute la soirée en me disant "Mais qu'est-ce que je fous là ?" Le lendemain, ma chef me voit et me dit "Écoute, non mais tu as mal compris. C'était que temporaire pendant ton absence. Puis en fait le problème c'est qu'elle m'a dit : si tu ne me pérennises pas sur ce poste-là, bah je m'en vais. Et je ne voulais pas la perdre".
[Marina Bourgois] Ou là c'était déjà très mal engagé à la base.
[Chloé] Elle m'a alors demandé de trouver un terrain d'entente avec elle pour partager le poste. C'était dingue : on me demandait de trouver une façon de travailler avec la fille qui m'avait piqué mon poste pour qu'elle veuille bien me refiler une partie de mon poste.
[Marina Bourgois] D'accord. Donc en fait c'est à toi de faire son boulot et de trouver un terrain d'entente avec une fille qui a piqué ton poste pour qu'elle veuille bien te refiler une partie de ton poste. Ouais c'est fou. C'est fou comme histoire.
[Chloé] Ma N+2 n'a rien fait. C'est vraiment pas la manager de l'année. Finalement, cette fille est partie en congé maternité quinze jours après que je rentre quoi. Donc au final la question ne se règle pas du tout.
[Marina Bourgois] Oui c'est ça.
[Chloé] Je reprends mon poste et là je me dis bon je cherche un boulot sérieusement. Et là c'est le Covid donc là c'est la merde. On me fait bosser comme une dératée pendant le Covid parce qu'une des parties de mon job, c'était d'animer le comité social et économique.
[Marina Bourgois] Oui.
[Chloé] On a des réunions toutes les semaines, j'y passe des heures à tout préparer avec la DRH. C'était un travail de titan. J'ai passé un confinement horrible.
[Marina Bourgois] Oui, en bas âge.
[Chloé] Un enfant en bas âge et un bébé de 6 mois. C'était juste l'horreur quoi. Mon mari, il avait autant de boulot que moi.
[Marina Bourgois] Ah mais c'était l'enfer. C'était l'enfer.
[Chloé] En septembre de l'année 2020, je vais faire faire un vaccin à ma fille. Mon médecin m'a dit "Et vous ça va ?" Et là, je m'écroule en pleurs sans qu'il y ait d'alerte. Je pleure pendant une demi-heure.
[Marina Bourgois] Je crois que la réponse est assez nette.
[Chloé] Elle me dit "Non mais là vous êtes en train de faire un burnout, il faut vous arrêter." Parce qu'en plus comme j'étais prise dans ce tourbillon, j'arrivais même plus à chercher un autre job.
[Marina Bourgois] Tu avais la tête dans le guidon et à la maison et professionnellement parlant en fait.
[Chloé] C'est ça. On est tout le temps sur le pont et je dis mais non je ne peux pas m'arrêter parce que si je m'arrête l'autre elle va reprendre ma place. J'ai continué peut-être 6 mois comme ça avec l'autre nana qui en plus avait les dents qui rayaient le parquet. Ma propre chef me disait "Si je confie ce projet à l'autre, bah l'autre elle va prendre le projet en entier. Tu le sais".
[Marina Bourgois] Quelle concurrence délétaire, c'est fou.
[Chloé] Atroce. On me confie un projet de suppressions de poste sans accompagnement social. Et je dis "Mais comment vous voulez faire ?" On m'a répondu qu'ils mettraient les gens en doublon en attendant qu'ils démissionnent, exactement ce qu'on m'avait fait.
[Marina Bourgois] OK. J'ai donc en fait c'est un D'accord. On fait ça tout le temps à toutes les échelles en fait. Vous mettez deux personnes sur un même poste et vous attendez qu'il y en ait une qui parte.
[Chloé] Là je crois que ça a été la goutte d'eau. J'étais un zombie et j'avais des gros trous de mémoire. Un jour, je me suis retrouvée dans la rue et je ne savais plus ce que je faisais là. Mais qu'est-ce que je fais là ?
[Marina Bourgois] C'est pas rare d'entendre ça Chloé. C'est pas rare du tout. Les signaux annonciateurs c'est le col c'est vertigineux, c'est très perturbant.
[Chloé] Je vais revoir mon médecin. Je dis "Je crois que j'ai un Alzheimer précoce." Elle me dit "C'est un burnout, il faut vous arrêter." Et là, je lui ai dit "Non, non, non, non, je peux pas.".
[Marina Bourgois] Oui, mais tu sais, il y a un phénomène d'habituation, nous, c'est ce qu'on voit au cabinet. On banalise tellement ces situations. Tu n'as pas la distance suffisante pour te rendre compte de l'anormalité de la situation.
[Chloé] Ouais, c'est ça. Et puis un matin sans crier gare, je me mets sur mes mails et là plus rien. J'avais l'impression que j'arrivais dans l'entreprise, je ne comprenais plus rien. Mon corps ne voulait même plus écrire de mails.
[Marina Bourgois] Exactement. Vide vide.
[Chloé] J'appelle mon médecin, elle me dit "Fermez votre PC, éteignez tout. Je vous arrête.".
[Marina Bourgois] Tu étais en résistance de toute façon.
[Chloé] Totalement. Elle m'a dit : "Soit vous prenez les cachets pour dormir, soit on va vous hospitaliser." J'ai dormi pendant un mois.
[Marina Bourgois] Ouais, c'est cette hypersomnie qui arrive un peu comme un ours qui hiberne après une période fracassante.
[Chloé] J'ai vu un psychiatre qui m'a dit : "Si vous ne voulez pas y retourner, vous n'y retournerez pas." Je suis restée en arrêt maladie 6 mois.
[Marina Bourgois] On le voit bien. Ah oui, bien sûr. Oui, c'est pas de trop 6 mois.
[Chloé] C'était nécessaire. C'est à ce moment-là que j'ai dit "Stop, on va essayer de voir ce que je veux faire du reste de ma vie." Mais faire quoi ? Je pensais savoir faire que du droit.
[Marina Bourgois] Ce qu'il y a dans notre bon, ce qu'on appelle une croyance limitante, mais c'est tout à fait normal de l'avoir. C'est tout à fait légitime de ne pas entrevoir d'autres champs des possibles.
[Chloé] Je m'ennuyais un peu chez moi et je me dis tiens, je vais essayer de faire une petite verrière moi-même. Je me mets à faire ça et alors mais c'était trop bien. Je redécouvre des sensations que j'avais oubliées parce que quand j'étais ado, j'adorais travailler de mes mains. Je viens d'une famille d'artisans. J'ai dit à mon mari : "C'est ça que je veux faire, je veux devenir ébéniste.".
[Marina Bourgois] Oui. Enquêter, explorer pour l'envers du décor.
[Chloé] J'enquête et je vois qu'il y a la sélection pour l'école Boulle. École Boulle, c'est une école des métiers d'art exceptionnelle. Je m'inscris et je suis reçue avec une très bonne note alors que je n'avais jamais fait de plans de meubles. Ma boîte m'appelle pour me proposer un "placard". J'ai dit d'accord.
[Marina Bourgois] Non loin de là. Ce serait tellement contreproductif. Oui ou qu'une dépression s'ajoute au burnout parce que on sait que le syndrome dépressif peut très vite arriver.
[Chloé] Une copine avocate me dit "Sérieux, il faut que tu négocies ton départ." Je rallume mon PC de la boîte et je tombe sur un mail où on officialise le fait que la fameuse fille occupe mon poste plein et entier seulement un mois après mon arrêt.
[Marina Bourgois] C'est fou, c'est fou.
[Chloé] Elle me dit "bah là c'est jackpot en fait.".
[Marina Bourgois] Et oui, c'est ça. C'est qu'en même temps ça donne tellement de grain à moudre pour la suite pour la négo.
[Chloé] J'ai obtenu mon départ et c'est ma boîte qui a payé ma reconversion de 20 000 €.
[Marina Bourgois] Allez, je retiens le côté positif de cette histoire c'est que ça t'a payé ta transition quelque part.
[Chloé] Je suis rentrée à l'école Boulle. J'avais peur de m'ennuyer intellectuellement à travailler le bois.
[Marina Bourgois] Ça va te suffire ? Ouais. Est-ce que ça va te suffire ?
[Chloé] Construire un meuble en fait, c'est pas facile. Il faut aussi réfléchir. Je me suis éclatée. Ils étaient exigeants mais c'était super.
[Marina Bourgois] Oui, parce que derrière du coup, tu crées l'atelier Béjaya. C'est l'évidence à ce moment-là.
[Chloé] Je découvre notamment la marqueterie de paille. C'est très ancien. La paille de seigle est recouverte de silice naturelle qui donne des reflets. On prend paille par paille, on l'écrase et on la colle. Aujourd'hui je fais de la restauration de mobilier personnalisée.
[Marina Bourgois] Du coup, aujourd'hui, tu as ton atelier à Pantin.
[Chloé] Voilà. Mes clients c'est principalement des particuliers qui ont envie de faire renaître des meubles de famille.
[Marina Bourgois] Super. Et au fond de toi aujourd'hui, ton degré de satisfaction de tes journées professionnelles par rapport à avant, est-ce qu'on est sur du C'est le jour et la nuit ?
[Chloé] C'est le jour et la nuit, il me tarde le lundi matin. Ça ne m'était jamais arrivé. Rien ne me manque. Le côté intellectuel, je le retrouve parce qu'il y a des casses-têtes sur les meubles anciens.
[Marina Bourgois] Bien sûr, c'est parti du package. Oui, en matière de reconversion on dit toujours que rien ne se perd tout se transforme. Et je voulais te demander Chloé, est-ce que ça a été difficile de partir de cet univers avec cette étiquette sociale prestigieuse d'avocate ?
[Chloé] Au début oui, ça me manquait un peu ce prestige. Après là où c'est difficile c'est quand tu as des clients hommes qui te prennent de haut parce que tu es ébéniste. Si tu savais ce que j'ai fait avant dans ma vie d'avant, tu ne m'aurais pas parlé comme ça.
[Marina Bourgois] Euh ouais, bah de supériorité finalement. Et ton entourage, comment a réagi ton entourage ?
[Chloé] Mon mari m'a toujours soutenue énormément même si je gagne beaucoup moins.
[Marina Bourgois] Ah bah bien sûr, c'est de toute façon une décision familiale en réalité.
[Chloé] Après il y a ceux qui se disent "elle s'amuse et puis elle va revenir à son métier" ou "elle fait du loisir créatif". Pas du tout. Il y a aussi des copines qui m'ont soutenue dès le départ et ont fait une pub de dingue.
[Marina Bourgois] Ouais, c'est assez classique effectivement. Et si tu devais donner pour finir un ou deux conseils ?
[Chloé] Se faire confiance. Une fois qu'on trouve l'envie, il y a un moment donné où ça va être une évidence. Et être pugnace. Parlez-en qu'à des gens bienveillants.
[Marina Bourgois] Oui, c'est on a besoin de vitamines positives. S'affranchir du regard d'autrui c'est s'emparer de son parcours et être maître à bord.
[Chloé] Il y a un autre prestige : voir la magie dans les yeux des gens qui vous disent "mais c'est génial !".
[Marina Bourgois] Merci Chloé d'avoir détaillé ce parcours inspirant. Longue vie à Béjaya