
Un effondrement : le burn-out raconté par un mari
Je reçois aujourd'hui Alexandre Duyck, journaliste, écrivain et enseignant en école de journalisme. C'est à l'écrivain que je m'adresse dans cet épisode puisque Alexandre a écrit un très beau roman intitulé "L'effondrement" dans lequel il raconte le burn-out de son épouse. Or, comme vous le savez, le burn-out est l'un de mes sujets de prédilection.
Au-delà de la qualité et de la justesse de ses propos sur le sujet, Alexandre nous livre une matière très précieuse et rarement abordée : le burn-out vu par le prisme du conjoint.
Alexandre a en effet assisté à l'effondrement de sa femme, travailleuse sociale passionnée par son travail qui, un jour, n'a plus pu.
Le livre interroge notamment sur le rôle et la place de l'aidant, du compagnon de vie qui oscille bien souvent entre impuissance, impatience, maladresse, incompréhension et auto-protection.
"Un effondrement", c’est une vraie introspection, un voyage intérieur qui oblige le narrateur à reconsidérer sa vie et son quotidien pour ne pas rester le témoin impuissant d’une souffrance qui mine et menace le couple.
C’est un récit délicat, pudique et bouleversant sur l’épuisement professionnel et la chute de ceux que l’on pense, à tort, fragile. C’est l’histoire de la vie qui craque, parfois, et qui oblige à livrer bataille pour renaître et envisager le monde différemment. C’est aussi un
livre qui montre à quel point il est important de mettre des mots sur les maux. Vivre un épuisement professionnel, c’est être frappé par la foudre. C’est se retrouver dans l’obligation de s’arrêter malgré soi. Parce que le corps dit stop.
Bonne écoute !
Marina
[Marina] Bonjour à tous, ici Marina Bourgeois, fondatrice d'Oser Rêver sa Carrière. Je suis ravie de vous accueillir pour ce nouvel épisode. Je reçois aujourd'hui Alexandre Duyck qui a écrit un très beau roman aux éditions Lattès intitulé Un. Alexandre a une triple casquette : il est journaliste, écrivain et enseignant en école de journalisme. C'est à l'écrivain que je m'adresse aujourd'hui parce qu'Alexandre s'est attaqué à un de mes sujets de prédilection, le burnout. Ce qui m'a profondément intéressée, c'est que l'épuisement est raconté non pas par celle qui le vit, mais par son époux. C'est le burnout vu, vécu et ressenti par le compagnon de vie, par le mari. Cet angle d'attaque est précieux et rarissime. Le livre interroge sur le rôle et la place de l'aidant qui oscille entre impuissance, maladresse, impatience et incompréhension. Bonjour Alexandre, merci beaucoup d'avoir accepté mon invitation.
[Alexandre] Bonjour, merci beaucoup.
[Marina] Alexandre, est-ce que tu m'autorises à faire le pitch du livre ?.
[Alexandre] Allons-y.
[Marina] Tu racontes l'effondrement de ton épouse, Muriel. Elle était travailleuse sociale dans une association catholique, une femme dévouée, investie, joignable à toute heure pour un petit SMIC mensuel dans des bureaux délabrés. Elle aimait profondément son métier, c'était un choix de cœur, une vocation. Jusqu'au jour où son corps a dit stop et où elle s'effondre dans le cabinet du médecin. Qu'est-ce qu'elle te dit quand elle rentre de ce rendez-vous ?.
[Alexandre] Elle rentre peut-être deux heures après. Je vois ses yeux qui sont rouges comme les yeux d'un lapin. Elle me dit : « Je me suis effondrée et le médecin pense que c'est sans doute un burnout, il faut que j'aille voir une psychiatre ». Elle me dit : « J'en peux plus, je suis fatiguée, je veux dormir ». Elle n'y allait pas pour se faire arrêter, car maladie c'est vraiment pas son truc, c'est une guerrière. Elle y allait parce qu'elle avait du mal à aller bosser le matin, elle traînait les pieds, elle dormait mal. Le médecin a appuyé là où ça faisait mal et a permis de mettre un mot sur cette grosse fatigue qui était bien plus que ça.
[Marina] On sait à quel point c'est important de nommer le mal. Est-ce que toi tu comprends tout de suite ce qui va se passer ? Est-ce que tu pressens que ça va être long ?.
[Alexandre] Non, je ne comprends pas sur le moment. Je n'ai jamais eu personne autour de moi qui a fait un burnout, je ne sais pas trop ce que c'est à ce moment-là. Je n'ai aucune idée de la longueur que ça va durer, ni de la révolution que ça va entraîner dans cette maison, de tout le chagrin et de la fatigue.
[Alexandre] J'avais pourtant eu un indice. Quelques semaines avant, pour mon travail de journaliste, j'étais allé rencontrer une psychologue suisse spécialiste de la souffrance au travail, Nadia Droz. Elle m'avait expliqué les signes annonciateurs, mais mon cerveau m'interdisait de me dire que c'était ce qui se passait sous mon propre toit. On veut pas de ça chez nous.
[Alexandre] Le titre de l'article que j'avais écrit pour le magazine Cosette était une citation de cette psychologue : « Le burnout c'est pour les forts ». Elle expliquait que c'est pour ceux à qui on confie plein de boulot, les numéro 2 sur qui on met des couches de pression et qui se disent : « C'est bon, je peux le faire, je suis costaud ». On tire sur la corde jusqu'à ce qu'elle casse.
[Marina] C'est vrai qu'on assiste à une sorte de "glamourisation" du burnout associée aux cadres, alors qu'à l'origine le mot est né pour les soignants et les aidants. Ton livre rappelle que les travailleurs sociaux, soignants, enseignants, policiers ou agriculteurs sont extrêmement touchés. Tu décris le décalage terrible entre la misère du monde qu'ils reçoivent et le manque de moyens pour y répondre.
[Alexandre] Ce gap est terrible. Muriel s'occupait de femmes prostituées et de mineures étrangères sans-papiers. Elle idéalisait son métier, mais elle n'était pas soutenue par sa hiérarchie et son travail n'était pas reconnu. Elle était très consciencieuse et cela finit par rendre malade au sens propre.
[Marina] Tu as culpabilisé Alexandre de n'avoir rien vu venir ?.
[Alexandre] Oui, j'ai culpabilisé de ne pas avoir assez entendu ses « j'y arrive plus ». Je l'ai poussée à aller travailler en lui disant : « Tu te reposeras ce week-end ». J'essayais de calfeutrer le bateau qui fuyait de toute part. Je culpabilise encore de ne pas avoir su saisir l'ampleur de la chose. Le burnout, ce n'est pas une mauvaise grippe, c'est une lame de fond qui te dépasse.
[Alexandre] J'arrêtais pas de lui dire : « Un jour ça va casser, tu peux pas faire des semaines de 70 heures, avoir ton téléphone allumé toute la nuit et te lever avec 12 messages dans ta boîte vocale ». Je suis d'ailleurs en colère contre ce slogan publicitaire que j'ai vu : « Qui n'a pas encore fait son burnout ? ». On ne ferait jamais ça avec le cancer, car le burnout brise des vies et des carrières.
[Alexandre] En tant que mari, je facilitais la tâche le plus possible à la maison. Je lui apportais même à manger à son bureau parce que je savais qu'elle n'avait rien pris de la journée. Mais il y avait cette mission à accomplir.
[Marina] Dans les milieux engagés ou associatifs, la "cause" complique la tâche car on s'autorise encore moins à s'arrêter ou à poser des limites.
[Alexandre] Exactement. Elle rentrait tard en me disant que des familles avec trois enfants allaient dormir dans une cave parce qu'elle n'avait pas trouvé d'hôtel. Elle ne dormait pas de la nuit. Il fallait faire la part des choses, mais c'était impossible. Elle n'avait aucun endroit de parole sain. Ils avaient une supervision tous les 15 jours mais avec la hiérarchie présente, donc on ne peut pas dire ce qu'on veut. Elle portait aussi une double pression car elle travaillait pour une association religieuse : la pression du travail et la "pression d'en haut", la foi qui t'oblige encore plus envers les autres.
[Alexandre] La psychiatre a fini par l'arrêter en disant : « Vous ne pourrez pas vous en remettre si vous ne vous arrêtez pas ». Elle a été en arrêt pendant un an et demi. Le moment le plus dévastateur a été quand l'assurance maladie lui a envoyé le papier la déclarant « inapte à la reprise de l'emploi ». Ce mot l'a brisée. L'employeur s'en est servi pour la licencier.
[Marina] Inapte... c'est brutal. C'est là que l'appartement devient un cocon, un refuge.
[Alexandre] Oui, elle ne pouvait plus mettre le nez dehors au début. Elle s'est coupée du monde extérieur, même des amis. La seule chose qui l'extrayait, c'est quand j'organisais des week-ends ailleurs pour respirer. Elle a passé une année entière à dormir énormément. Elle s'endormait sur place, au canapé. Elle récupérait des heures de sommeil loupées depuis des années.
[Alexandre] Au début, elle s'est mise à ranger les placards, à trier les vêtements de façon frénétique. Elle me disait que c'était une façon de mettre de l'ordre dans ses idées et dans sa tête. C'était aussi pour retrouver un sentiment d'utilité puisque c'est moi qui faisais tout à la maison.
[Marina] Est-ce que le documentaire La mécanique du burnout d'Elsa Fayner vous a aidés ?.
[Alexandre] Ça a été une lumière. Elle s'est dit : « Je ne suis pas toute seule ». Ça a aussi aidé la famille à comprendre. Ses parents nous ont dit : « Maintenant on comprend ». Les amis étaient parfois maladroits, disant : « Elle va bien, pourquoi elle reprend pas ? » sans voir qu'elle avait fait bonne figure pendant deux heures mais qu'elle était vidée après.
[Alexandre] La lueur au bout du tunnel est arrivée grâce à sa thérapeute qui l'a ramenée à ses désirs profonds et ses rêves d'enfant. Elle lui a demandé : « Vous vouliez faire quoi petite fille ? ». Muriel a répondu : « Je voulais vendre des fromages ou faire des chaussures ». Elle en avait marre de ce verbe "faire" productiviste, elle voulait "fabriquer" au sens manuel.
[Alexandre] Elle s'est lancée dans un CAP de maroquinerie à 43 ans. Elle a été prise, elle a eu son diplôme en 2020 et elle a créé sa propre marque : Roatti la manufacture. C'est une révolution dans sa vie. Le burnout a été un sauvetage, comme une alarme incendie. Si elle n'avait pas craqué, elle se serait peut-être tuée à la tâche.
[Marina] Comment va-t-elle aujourd'hui ?.
[Alexandre] Elle va vraiment bien. Elle a retrouvé sa joie de vivre. Elle a encore des traces, comme des pertes de mémoire de cette période, mais elle est sereine. Elle a installé des garde-fous : elle est capable de dire « tel jour je ne travaille pas » ou « à telle heure je m'arrête pour regarder Netflix ou lire un bouquin ». Elle a dû faire le deuil de son ancien métier et dépasser la culpabilité d'avoir abandonné les gens, mais c'était une obligation de survie.
[Marina] Le livre, elle en a pensé quoi ?.
[Alexandre] Elle l'a accueilli comme un cadeau. En le lisant, elle me disait : « Ah bon, j'ai fait ça ? » parce qu'elle avait oublié ces deux années de brouillard. C'est aussi une forme de justice pour le quotidien des travailleurs sociaux.
[Marina] Merci infiniment Alexandre pour ton temps et ce récit précieux. Plein de bonnes choses à ton épouse pour sa nouvelle aventure dans la maroquinerie.
[Alexandre] Merci beaucoup.
[Marina] L'épisode est terminé. Prenez soin de vous et à bientôt.