J'ai voulu tout mener de front : les jumeaux et ma carrière. Jusqu'au jour où mon corps a lâché. Valérie Pouliquen, ex-avocate

Podcast
Saison 5
Ep 129
39 min
Marina Bourgeois
Publié le
March 19, 2026
Écoutez cet épisode SUR

À quoi s'attendre ?

Dans cet épisode de Cheminement, je reçois Valérie Pouliquen.

À 59 ans et après une majeure partie de sa carrière à exercer en tant qu'avocate, Valérie revient sur cette période de sa vie où elle est devenue maman de jumeaux.

Après avoir rencontré des difficultés pour donner naissance, leur arrivée a été pour elle un miracle. Portée par cette double grossesse, Valérie a souhaité tout concilier, en étant performante aussi bien en tant que maman, qu'en tant qu'avocate. Se reposer ? Pas pour elle, Valérie fonçait.

Jusqu’au jour où son corps a dit stop.

Valérie raconte cette course effrénée, cette volonté de tout mener de front, et le moment où l’équilibre se rompt bien des années après l'arrivée des jumeaux. Elle revient sur les signaux ignorés, l’épuisement qui s’installe, et la nécessité, finalement, de revoir en profondeur sa manière de vivre et de travailler.

Un témoignage fort sur les exigences que l’on s’impose en tant que femme et mère, sur la difficulté de lâcher prise… et sur le fameux « si j’avais su, j’aurais fait autrement ».

Dans cet épisode, nous parlons notamment - Valérie et moi - d’insémination artificielle, de parentalité, de gémellité bien sûr, d’endurance professionnelle, de loyauté au travail, du début de la vie parentale, de fatigue, d’organisation, de théâtre, de reconversion, etc.

Bonne écoute !

Podcast animé par Marina Bourgeois.
Avec les interventions ponctuelles et précieuses de Caroline Averty & Valérie Pouliquen.

Transcription

[00:00] Parcours d’avocate et le miracle d'une grossesse gémellaire

[Marina Bourgois] Avant de découvrir mon invité du jour, je vous propose de découvrir le podcast « Voix d’entrepreneur du droit », un podcast de Fed Légal, cabinet de chasse de tête juridique et fiscal. Devenir entrepreneur ou entrepreneuse du droit, c'est le résultat de parcours, de trajectoires et d'histoires de vie qu'on vous propose de découvrir dans ce podcast. Vous y écouterez les témoignages de notaires, d'avocats, de directeurs juridiques ou fiscaux sur les difficultés rencontrées, leurs échecs bénéfiques et leur progression. J'ai le plaisir d'inviter aujourd'hui à mon micro Valérie Pouliquen qui va nous raconter sa vie avec des jumeaux, sa carrière entremêlée, et son épuisement. Hello Valérie.

[Valérie Pouliquen] Bonjour Marina, ravie de me retrouver à ton micro.

[Marina Bourgois] Valérie, j'avais envie qu'on parle de cette double dimension : être à la fois maman — et toi double maman en même temps — et concilier cela avec les exigences d'une carrière rigoureuse comme la tienne en tant qu'avocate. Quand tu as appris que tu attendais des jumeaux, quelle a été ta première réaction ?

[Valérie Pouliquen] C'était pour moi un miracle. Cela faisait plusieurs années que j'essayais d'avoir un enfant sans y arriver. Lorsque j'ai su que j'en attendais deux, j'étais aux anges. Je planais, je n'étais plus dans la réalité. À ce moment-là, je n'ai pas du tout pensé aux conséquences pour ma carrière, alors qu'annoncer une grossesse quand on est avocat n'est pas toujours perçu comme une bonne nouvelle. Mais j'étais complètement dans le rêve, j'étais un peu hors-sol.

[04:30] Annoncer sa grossesse en cabinet d'avocats : Entre joie et tabou

[Marina Bourgois] La joie a surpassé les craintes que l'on peut légitimement avoir quand on apprend qu'il y en aura deux. Au niveau de la grossesse et du suivi médical, est-ce qu'une grossesse gémellaire est particulière ?

[Valérie Pouliquen] Oui, j'avais plus d'examens et on m'avait conseillé de me reposer, chose que je ne sais pas faire. Mais sinon, je n'ai pas eu de nausées, je me sentais pleine d'énergie dans les premiers mois. J'ai très bien vécu cela sur le plan de la santé. J'étais portée par la joie de la nouvelle après ce long cheminement pour tomber enceinte.

[Marina Bourgois] Et en tant qu'avocate, comment as-tu vécu la pression du métier et l'amplitude horaire avec cette grossesse ?

[Valérie Pouliquen] J'avais démissionné de mon premier cabinet pour rejoindre une associée dans une nouvelle structure. J'ai appris que j'étais enceinte juste après avoir démissionné et juste avant d'arriver dans le nouveau cabinet. Je suis arrivée en disant que j'étais enceinte de deux mois. Ça s'est vu très vite car je suis assez menue. Concrètement, je n'ai pas eu de remarques, mais je sentais que c'était perçu comme une trahison : on t'embauche et tu nous fais un « sale coup ». Je ne pensais pas arriver enceinte dans un nouveau travail, mais la vie en a décidé autrement.

[08:00] L'endurance physique à l'épreuve d'une carrière juridique exigeante

[Marina Bourgois] Comment as-tu mené les deux de front en termes d'endurance physique ?

[Valérie Pouliquen] Je ne me suis pas ménagée. Quand on arrive sur un poste, on a envie de bien faire, de faire ses preuves. J'avais 1h30 de transport le matin et le soir en RER, souvent serrée. J'étais fatiguée sans m'en rendre compte car je ne voulais absolument pas être traitée différemment.

[Marina Bourgois] Aujourd'hui, tu ferais différemment ?

[Valérie Pouliquen] C'est certain. Mon associée m'avait conseillé de me reposer en décembre, et j'ai accepté de partir un peu plus tôt sur les conseils de mon médecin. Mais même arrêtée, je continuais d'aller à la poste ou à la banque. Je n'ai pas vraiment profité du repos, et les enfants sont nés prématurément. Je n'ai pas pris la mesure du fait qu'avec des jumeaux, il faut véritablement s'arrêter et ne plus vivre la même vie qu'avant.

[12:30] Accouchement prématuré et traumatisme de la néonatalogie

[Marina Bourgois] On entend souvent cela chez les avocates : cette volonté de tout gérer jusqu'au bout alors que nous ne sommes pas des Wonder Woman. Comment s'est passé l'accouchement ?

[Valérie Pouliquen] Dans l'urgence, à sept mois. J'ai perdu les eaux dans la nuit et j'ai eu très peur de les perdre. Dans l'ambulance, le médecin m'a dit que j'allais accoucher immédiatement. C'était un pic de stress énorme. J'ai eu une césarienne. Ma fille pesait 1,6 kg, elle était minuscule. On l'a emmenée en couveuse sans me la présenter. Pour mon fils, on me l'a montré quelques secondes avant de me dire qu'il y avait un problème et de l'emmener aussi. Je me suis retrouvée seule, sans nouvelles.

[Marina Bourgois] Combien de temps a duré cette séparation ?

[Valérie Pouliquen] Je ne sais pas, j'entendais des bruits. Mon compagnon est venu me dire qu'ils étaient vivants, mais que mon fils était parti dans un centre spécialisé à Paris car il ne respirait pas. Je me suis retrouvée sans aide psychologique, alors que mon fils était entre la vie et la mort pendant des jours avec des problèmes aux poumons. Je ne pouvais pas le voir car il était loin et j'étais épuisée. Quand j'ai enfin pu y aller, j'étais effondrée de le voir avec des fils partout.

[18:00] Reprise du travail et sacrifice du congé maternité par loyauté

[Marina Bourgois] À quel moment la situation s'est-elle normalisée ?

[Valérie Pouliquen] Hugo a rejoint sa sœur après une dizaine de jours, mais ils sont restés des semaines en couveuse. C'est très particulier de rentrer chez soi sans ses enfants. Heureusement, notre fils n'a gardé aucune séquelle car il a été ventilé tout de suite.

[Marina Bourgois] Professionnellement, as-tu eu envie de laisser du temps au temps ou de reprendre vite ?

[Valérie Pouliquen] Je me suis vite ennuyée et j'avais hâte de reprendre car je ne suis pas une femme d'intérieur. J'ai fait ce qu'il ne faut pas faire : on a droit à un congé maternité double pour des jumeaux, mais par culpabilité d'être arrivée enceinte, je n'ai pris qu'un congé simple. J'ai cumulé la fatigue et le stress sans jamais vraiment récupérer.

[Marina Bourgois] Culpabilité par loyauté professionnelle, c'est cela ?

[Valérie Pouliquen] Oui, je voulais prouver que je pouvais assurer envers celle qui m'avait fait confiance.

[24:00] Charge mentale et syndrome de la Super Woman au quotidien

[Valérie Pouliquen] S'occuper de jumeaux demande une logistique incroyable : les biberons doubles, les stocks de couches, tout anticiper. On fait les choses sans se poser de questions, mais aujourd'hui je me demande comment je faisais. Heureusement, nous avions une nounou et nous privilégions la qualité du temps passé avec eux.

[Marina Bourgois] Comment as-tu glissé vers l'épuisement au fil des années ?

[Valérie Pouliquen] Je ne m'en suis pas rendu compte. J'ai quitté l'avocature pour devenir responsable fiscale, pensant que ce serait plus simple, mais je travaillais presque autant. J'ai une forte valeur travail et je voulais montrer qu'on peut avoir une carrière tout en étant mère dans un milieu masculin. J'étais ambitieuse. Ensuite, j'ai été associée-gérante d'un cabinet pendant 13 ans. Je gérais la nounou par téléphone en pleine réunion, avec l'angoisse des retards de train le soir. J'ai eu jusqu'à trois nounous en relais. Ma sœur disait à mes parents que j'étais complètement folle. J'étais dans le syndrome de la Super Woman.

[30:00] Le corps dit stop : Du déni à l'effondrement professionnel

[Valérie Pouliquen] Pendant des années, l'excitation de développer le cabinet m'a portée. Mais un jour, le corps a lâché. J'ai commencé à être anormalement fatiguée. On ne trouvait rien aux examens, mais mon médecin sentait que quelque chose finirait par se révéler. En vacances, j'ai eu de la fièvre et on a détecté une infection interne. J'ai dû être réopérée. En Wonder Woman, je voulais caler l'opération entre Noël et le jour de l'An pour reprendre en janvier. Sauf que je suis restée alitée deux mois.

[Valérie Pouliquen] Je n'avais plus aucune concentration. Ma seule occupation était d'attendre les infirmiers. Je ne pouvais plus regarder un film ou lire trois pages sans oublier le début.

[Marina Bourgois] Tu as paniqué ?

[Valérie Pouliquen] J'ai eu très peur. Je m'étais séparée et je me demandais comment j'allais élever mes enfants sans revenus. J'ai eu très peur de mon corps qui m'avait trahie. Je n'identifiais pas que c'était un burnout car on n'en parlait pas. C'est angoissant de réaliser que le corps peut mettre un stop aussi violent de l'intérieur.

[35:00] Se reconstruire après un burnout : Du yoga au coaching professionnel

[Valérie Pouliquen] J'ai mis beaucoup de temps à récupérer. Ce qui m'a sauvée, c'est le yoga. J'ai repris confiance en mon corps petit à petit, alors que j'avais l'impression d'avoir pris 30 ans d'un coup.

[Marina Bourgois] Tu as eu une prise de conscience à ce moment-là ?

[Valérie Pouliquen] Oui. J'ai compris que je ne retrouverais plus ma force de travail d'avant. Si je n'écoutais pas mon corps, la prochaine fois serait plus grave. J'avais pris des cours de théâtre une fois par semaine pour avoir un sas de décompression, et j'ai eu envie d'investir dans autre chose que le droit, qui était devenu trop stressant et énergivore.

[Marina Bourgois] Vers quoi t'es-tu dirigée ?

[Valérie Pouliquen] Je suis allée au salon de l'étudiant pour mes enfants et j'ai croisé un coach en orientation scolaire. J'ai fini par me faire accompagner moi-même et j'ai identifié que j'étais au bout d'un cycle. Mes forces sont lire, écrire et parler. J'ai décidé de faire une école de coaching et ces études m'ont passionnée.

[Marina Bourgois] Tu as bouclé la boucle. C'était passionnant de suivre ton cheminement. Attention au syndrome de toute-puissance. À bientôt Valérie.

Animé par
Marina Bourgeois
Après quinze ans dans le secteur juridique et la chasse de têtes, Marina Bourgeois accompagne depuis maintenant dix ans les femmes et les hommes souhaitant y voir clair dans leur vie professionnelle et/ou traversant une période de surchauffe ou d’épuisement.

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