Marc Levy. De la Croix-Rouge à l'écriture

Podcast
Saison 3
Ep 85
51 min
Marina Bourgeois
Publié le
January 17, 2025
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À quoi s'attendre ?

Marc Levy est l'auteur français le plus lu dans le monde.

À 37 ans, il écrit une histoire à l’homme que deviendra son fils, Louis. Et si c’était vrai, publié en 2000 aux Éditions Robert Laffont, connaît un succès immédiat. Peu avant la sortie du roman, Steven Spielberg (DreamWorks) en acquiert les droits d’adaptation cinématographique : Just Like Heaven, avec Reese Witherspoon et Mark Ruffalo, s’est classé premier du box-office américain à sa sortie en 2005. Ses 26 romans - traduits dans 50 langues - ont tous figuré dès leur parution en tête des ventes annuelles en France et connaissent depuis un succès international, faisant de Marc Levy l’auteur français le plus lu dans le monde.

Peu le savent, mais avant de s'adonner au métier d'écrivain et d'embrasser la fabuleuse carrière que le grand public lui connaît, Marc a exercé plusieurs métiers. À 18 ans, il s’engage à la Croix-Rouge et y passe six ans. Puis, après avoir créé une société spécialisée dans les images de synthèse en France et aux États-Unis, il dirige un cabinet d’architecture.

Comment-en est-il venu à l'écriture ? Comment est-il passé de l'écriture à la publication ? Comment faire de son métier une aussi belle carrière ? À quoi attribue-t-il son succès ? Quelles sont les difficultés auxquelles il est confronté en tant qu'écrivain ? Comment garder les pieds sur terre lorsque le monde entier vous lit ?

Autant de questions auxquelles Marc a accepté de répondre durant cette heure passée ensemble en direct de son bureau New-Yorkais.

Dans cet épisode, nous parlons notamment de parcours de vie, d'humilité, d'ambition, d'écriture (évidemment !), de solitude, de ressenti, de technologie, de politique, et même de Zaho de Sagasan ;-).

Bonne écoute !

Marina

Transcription

[00:00] Introduction : La rencontre avec Marc Levy et sa proximité avec ses lecteurs

[Marina Bourgeois] Chères auditrices, chers auditeurs, bonjour. C’est aujourd’hui le cheminement d’un écrivain extrêmement connu que je vous propose d’écouter pendant une petite heure. J’ai en effet eu la chance d’interviewer Marc Levy qui s’est livré sur son parcours, son métier et sa carrière. Très bonne écoute du podcast Cheminement. Bonjour Marc, merci beaucoup d’avoir accepté mon invitation.

[Marc Levy] Bonjour, bonne année avant toute chose.

[Marina Bourgeois] Bonne année à vous aussi. Marc, je vous le disais juste avant, je suis très honorée de vous recevoir à mon micro. J’ai été surprise, vraiment agréablement surprise, parce que je vous ai contacté, pour tout dire à nos auditeurs et auditrices, via Instagram et vous m'avez répondu très rapidement. Quelle n'a pas été ma surprise ! En voyant votre réponse, je me suis même demandé à un moment donné si ce n’était pas truqué et s’il y avait une autre personne que le vrai Marc Levy derrière. Merci infiniment. Vous répondez souvent à vos différentes sollicitations ?

[Marc Levy] Je réponds au courrier. Oui, j’ai toujours répondu à mon courrier. Mais oui, oui, je réponds. À partir du moment où quelqu’un vous écrit avec une intention généreuse et positive, pourquoi ne pas lui répondre ? Même si c’est pour dire que je n’ai pas le temps ou que je ne peux pas faire ce qu’on me demande, il y a une forme de considération et de respect à l’égard des autres qui me paraît importante.

[Marina Bourgeois] Vous vivez à New York et vous incarnez une figure majeure de l'écriture française. J'avais envie de diviser cette interview en trois parties : votre parcours, votre métier et votre carrière.

[Marc Levy] Allons-y !

[04:30] Vocations manquées : De la médecine contrariée à l'engagement humanitaire

[Marina Bourgeois] Peu le savent, mais vous avez eu plusieurs vies professionnelles. À la base, vous rêviez d’être médecin, mais parce que vous étiez nul en maths, finalement vous n’y êtes pas allé ?

[Marc Levy] C’est ça. J’y suis allé, mais je n’y suis pas resté. Je m’étais inscrit en faculté mais j’ai été très découragé. Mon père m'a dit que ce n’était pas dans mes moyens, ni dans les siens. Surtout qu'à cette époque, on était sous le gouvernement Mauroy. C'est assez étrange car dans les idéologies absurdes de l'époque, en 80-82, le médecin était considéré comme un bourgeois. Il était dans la cible du gouvernement ; tout ce qui était notable était très mal vu. Mauroy était convaincu qu'il y avait trop de médecins et il avait fait passer une loi qui réformait l'internat : si vous ratiez votre examen d'internat après six ans, vous n'aviez pas le droit de le redoubler et donc pas le droit de choisir une spécialité. Ça a provoqué une hémorragie d'étudiants vers la Belgique. Pour un élève qui n'avait pas beaucoup de moyens en mathématiques, ce n'était plus possible. J’ai gardé ce regret très longtemps ; mon premier roman se passe d’ailleurs dans le milieu hospitalier car j’en rêvais encore à l'époque.

[Marina Bourgeois] C’est alors que vous rejoignez la Croix-Rouge. Cela a été une expérience fondatrice pour vous ?

[Marc Levy] Absolument. Au sortir de l’adolescence, on est souvent dans un questionnement existentiel autocentré : qui suis-je, à quoi je sers, quel est mon rôle dans la société ? Ce questionnement est, par nature, assez narcissique. Dès que l’on s’occupe de quelqu’un d’autre, votre centre de gravité se déplace de votre nombril vers l’extérieur et là, vous trouvez beaucoup plus facilement la réponse sur votre raison d'être. Ce n'est pas pour rien qu'un enfant qui doit s'occuper de ses proches mûrit plus tôt. Entrer dans une association humanitaire relativise la douleur de vos propres « bobos » et met en perspective vos privilèges. C'est un changement radical.

[11:15] Éducation et empathie : Le respect des métiers comme garde-fou

[Marina Bourgeois] Est-ce que cela a nourri l'empathie que l'on ressent pour vos personnages ? Vous semblez avoir des clés pour les rendre très humains.

[Marc Levy] Oui, mais il y a aussi le facteur de l’éducation reçue de mes parents. Ils nous ont éduqués au respect de la vie et des métiers des autres. Chez nous, la hiérarchie sociale n’existait pas. On m’apprenait à avoir le même respect pour un médecin notable que pour le poinçonneur de tickets de métro qui existait à l’époque. Il y avait les passagers qui disaient « Bonjour monsieur » et ceux qui passaient sans un mot ; mes parents nous apprenaient à être de ceux qui disent bonjour.

[Marc Levy] Cette éducation a été un garde-fou « anti-melon » quand ma carrière a explosé. À partir du moment où vous accordez de l’importance aux autres, vous n’avez aucune raison de vous en accorder une plus importante à vous-même. C'est pour ça que je m'étonne que vous vous étonniez que je réponde à mon courrier.

[16:45] L’aventure Silicon Valley : Innovation, "technotocrates" et conscience sociale

[Marina Bourgeois] Après la Croix-Rouge, vous partez pour la Silicon Valley. Qu’avez-vous appris de cet exil américain ?

[Marc Levy] C’était mon premier déracinement et la réalisation d’un rêve nourri par la littérature de Steinbeck ou Kent Haruf. Mais attention, la Silicon Valley de 1987 n'avait rien à voir avec celle d’aujourd’hui. À l’époque, il y avait une véritable conscience sociale. Aujourd'hui, le monde des start-ups est motivé par l'argent et la réflexion sociétale est inexistante. Un Mark Zuckerberg en 1985 n'aurait jamais été accepté ; les gens l’auraient dénoncé à la police comme un pervers. Quelqu'un qui aurait dit en 85 « je vais construire une boîte pour épier les gens à leur insu, collecter leurs données privées pour les revendre et les manipuler politiquement » aurait été banni.

[Marc Levy] Aujourd'hui, c'est un des hommes les plus riches du monde. Cette vague de "technotocrates", de "faux cool" milliardaires, me fait rire noir. Voir Zuckerberg arriver avec son côté étudiant attardé pour expliquer qu'il supprime le contrôle des fake news parce qu'il préfère privilégier les menteurs que protéger les gens... C'est un type qui vit dans un bunker avec des gardes du corps et qui est tout sauf cool. À mon époque, on était des jeunes ingénieurs geeks qui voulaient faire un monde meilleur. On ne parlait pas de capitalisations boursières absurdes pour des boîtes qui ne gagnent pas d'argent.

[Marina Bourgeois] Marc, concrètement, vous faisiez quoi là-bas ?

[Marc Levy] Toujours à cause de l'envie d'être médecin, on avait créé une société travaillant sur la création d’images de synthèse et de cartes graphiques. Notre rêve était de créer une machine d’échographie en 3D et couleur, ce qui paraissait aussi fou en 1983 que de vouloir marcher sur Mars. On a créé l'une des premières cartes d'animation graphique, concurrente de Nvidia à l'époque. C'est notre société qui avait fait le clip d'animation en 3D sur France 2 pour les élections de 88, quand on voyait apparaître la tête du président élu.

[Marina Bourgeois] Pourquoi cette aventure s'est-elle arrêtée au bout de six ans ?

[Marc Levy] Faute de capitaux. Les Américains ne voulaient pas financer une technologie qui allait partir à l'étranger. Et en France, aucun banquier ne comprenait ce qu'était l’informatique ; pour eux, c'était la préhistoire. Faute de pouvoir développer, nous avons dû fermer.

[26:30] La résilience de l'entrepreneur : Du chantier au cabinet d'architecture

[Marina Bourgeois] Le retour en France a été brutal ? Vous êtes devenu poseur de cloisons ?

[Marc Levy] Oui, parce qu’à l’époque de Mitterrand, le mot « chef d’entreprise » était un gros mot et on n'avait aucun statut, pas de chômage. Je venais d’être papa, il fallait nourrir mon fils. Je n'avais que mes mains, alors je suis allé sur les chantiers pendant une bonne année. Mais on ne se refait pas : j’ai vu la désorganisation des chantiers et j’ai compris que l’informatisation pouvait faire gagner un temps fou. Grâce à la rencontre avec un ami ingénieur et une amie architecte, nous avons créé l'un des premiers cabinets d'architecture utilisant l'informatique pour la programmation de bureau et de chantier. J’y suis resté jusqu'à ce que j'en démissionne après le succès de Si c'était vrai.

[33:15] L'écriture comme confidence : Pourquoi la publication n'est pas la priorité

[Marina Bourgeois] Qu'est-ce qui vous pousse à prendre la plume à ce moment-là ? Y avait-il une ambition de publication ?

[Marc Levy] Aucune. J’ai écrit pour le plaisir, sans aucune intention de publier. C'est le sens même de l'écriture. Le seul conseil que je donne, c'est : n'écrivez pas en pensant à la publication. L’écriture sert à s’exprimer autrement qu'à haute voix. Pourquoi écrit-on une lettre d’amour ? Pour contourner la pudeur et la gêne. Si on n'avait pas besoin de la contourner, on ferait une déclaration orale. On écrit parce qu'on a besoin viscéralement d'exprimer des émotions qu'on n'arrive pas à formuler face à l'autre. La plus mauvaise raison d'écrire, c'est pour « devenir écrivain » ou pour le statut. Si vous pensez à la publication, vous vous privez de la liberté extraordinaire de l'écriture.

[Marina Bourgeois] Ça me fait penser à cette tendance actuelle où l'on veut le statut avant même de maîtriser le métier, comme à la Star Academy.

[Marc Levy] Oui, mais même à la Star Academy, on les voyait bosser dur. Il y avait une exigence de travail, contrairement au Loft qui était du vide. Le leurre avec l'écriture, c'est qu'on apprend à écrire à l'école, donc on croit posséder l'outil d'emblée. Mais écrire, c'est surtout réécrire, encore et encore. La page que vous lisez n'est pas plus sortie telle quelle de la plume que le sabot poli d'un cheval n'est sorti d'un seul coup de marteau sur la pierre. C'est un travail immense.

[43:45] Le processus créatif : Raison d'être de l'histoire et solitude absolue

[Marina Bourgeois] Comment se passe votre processus de création ? Une idée jaillit-elle ou est-elle mûrie longuement ?

[Marc Levy] Je ne sais pas d'où viennent les idées. Elles naissent de petites choses quotidiennes ou d'émotions enfouies. Un jour, l'idée s'impose et devient obsessionnelle. Mais au-delà de l'idée, il y a la réflexion sur la « raison d'être » de l'histoire. Pourquoi je raconte ça ? C'est le garde-fou contre le découragement. Dans la tempête, se rappeler pourquoi on a monté cette barque redonne de l'énergie le matin.

[Marina Bourgeois] Quelle est la plus grande difficulté du métier ?

[Marc Levy] La solitude. Elle est permanente : avant, pendant et après. C'est un des métiers de création qui se partage le moins. Un peintre ou un chanteur voit tout de suite une réaction. Zaho de Sagazan, qui est un génie formidable, vit une osmose immédiate avec sa salle. L'écrivain, lui, ne voit jamais son lecteur. On ne peut pas suivre quelqu'un chez lui, ce serait flippant ! (Rires). La lecture est un rapport confidentiel. Si quelqu'un se penche par-dessus votre épaule quand vous lisez, vous ramenez le livre vers votre poitrine. L'auteur ne peut pas obtenir de perception directe de son travail. Même mon éditrice, qui lit toutes les 50 pages, ne le lirait jamais devant moi ; ce serait presque gênant.

[52:00] La Librairie des livres interdits : Un combat contre l'obscurantisme

[Marina Bourgeois] Votre dernier ouvrage, La Librairie des livres interdits, traite d’un sujet fort aux États-Unis. Comment est-elle née cette idée ?

[Marc Levy] En observant les lois conservatrices américaines qui font retirer des milliers de titres des bibliothèques. Ce qui m’a frappé, c’est l’hypocrisie : ces gens invoquent la « liberté » pour refuser le contrôle des armes à feu après une tuerie, mais ils ont peur du Journal d’Anne Frank ou des romans de Toni Morrison. Ils ont plus peur d'un livre que d'un fusil mitrailleur AK-47. Le livre suit ce libraire conscient du pouvoir des mots. Un homme peut tomber sous les balles, mais ses écrits ne tomberont jamais. Les autocrates ont besoin que l'on ait peur de l'autre pour asseoir leur pouvoir. La culture nous rapproche, c'est pour cela qu'ils veulent la détruire. Les algorithmes de Musk ou Zuckerberg servent aujourd'hui ces intérêts en entretenant la détestation.

[57:30] Conclusion : Espoirs pour 2025 et réveil démocratique

[Marina Bourgeois] Que peut-on vous souhaiter pour 2025 ?

[Marc Levy] De rajeunir ! (Rires). Plus sérieusement, j'espère que 2025 contredira les pronostics de montée des autoritarismes. Je rêve que l'Ukraine gagne la guerre et que l'on se réveille sur les vrais enjeux : le climat, la pauvreté mondiale, le futur de nos enfants. Quand je vois des chefs de partis politiques en France dont la seule préoccupation est de lutter contre la « culture woke » alors que la Californie brûle et que des millions de gens fuient les désastres climatiques, je me dis qu'on est mal barrés. Mon vœu, c’est un réveil de nos démocraties.

[Marina Bourgeois] Vos propos raisonnent terriblement en cette période. Merci infiniment Marc pour ce temps. C’était passionnant.

[Marc Levy] Merci à vous et bonne journée à tous ceux qui vous écoutent.

[Marina Bourgeois] L’épisode est terminé. J’espère que cette interview vous a plu. J’ai eu la chance de voir Marc Levy dans son bureau new-yorkais et je me suis régalée. N’hésitez pas à nous soutenir avec des étoiles sur Apple Podcast. À très bientôt.

Animé par
Marina Bourgeois
Après quinze ans dans le secteur juridique et la chasse de têtes, Marina Bourgeois accompagne depuis maintenant dix ans les femmes et les hommes souhaitant y voir clair dans leur vie professionnelle et/ou traversant une période de surchauffe ou d’épuisement.

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