
A force de vivre avec la fatigue, on s’y habitue. On la banalise. On ne la voit plus. Avec évidemment un risque majeur : qu’elle se chronicise et devienne délétère, entraînant épuisement ou autres pathologies.
Qu’est-ce que la fatigue ? Existe-t-il une bonne fatigue ?
Pourquoi se résout-on à l’accepter, voire à l’entretenir alors même qu’elle ne nous rend pas service et qu’elle peut nous faire du mal ?
Comment la gérer ? Et pourquoi ne pas lui dire good bye ?
Léonard Anthony, spécialiste de la gestion de la fatigue et auteur de nombreux livres, dont le dernier, « Good Bye Fatigue », répond à ces questions. Léonard est également praticien en hypnose écologique, expert en charge du projet “Fatigue et Attention” à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Je le remercie encore pour ses précieux conseils.
Bonne écoute !
Marina
[Marina] Bonjour à tous, ici Marina Bourgeois, fondatrice de Oser Rêver sa Carrière. Je suis ravie de vous accueillir pour ce nouvel épisode. Comme vous le savez, le podcast Oser Rêver sa Carrière, ce sont notamment des interviews d'hommes et de femmes au parcours de vie inspirant et qui, je l'espère, vous plairont et vous aideront dans vos questionnements de vie et de carrière. Très bonne écoute.
[Marina] À force de vivre avec la fatigue, on s'y habitue, on la banalise, on ne la voit plus avec évidemment un risque majeur qu'elle se chronicise et devienne délétaire entraînant épuisement ou autre pathologie. Alors, qu'est-ce que la fatigue ? Pourquoi se résout-t-on parfois à l'accepter, voire à l'entretenir alors même qu'elle ne nous rend pas service et qu'elle peut nous faire du mal ? Comment la gérer et pourquoi pas lui dire good bye ? Ce sont à toutes ces questions que nous allons tenter de répondre avec mon invité du jour, Léonard Anthony, spécialiste de la gestion de la fatigue, praticien en hypnose écologique et Expert en charge du projet Fatigue et attention à l'université parien Panthéon Sorbonne et auteur de nombreux livres dont le dernier Goodbye fatigue publié aux éditions Overjoy. Bonjour Léonard.
[Léonard] Bonjour Marina.
[Marina] Merci beaucoup d'avoir accepté mon invitation. Je suis ravie Léonard d'avoir l'occasion d'échanger avec vous parce que la fatigue c'est quand même une notion qui nous concerne toutes et tous. Quel que soit l'âge, quel que soit le sexe, quelle que soit la catégorie socio-professionnelle. Pour moi, c'est un sujet absolument universel. J'ai une première question Léonard. Comment on arrive à faire de la fatigue son métier ?
[Léonard] C'est une très bonne question. Alors d'abord c'est pas tout à fait un métier hein, c'est un centre d'intérêt. C'est-à-dire que je me suis rendu compte que beaucoup de gens se plaignaient de la fatigue. C'est-à-dire que bien quand je discutais avec des médecins, des kinésithérapeutes, des coachs, je voyais que c'était honnêtement dans la moitié des cas des plaintes exprimées un moment ou un autre un sujet évoqué. En médecine, ils vont même beaucoup plus loin. Certains médecins me disaient quatre patients sur cinq évoquent le mot fatigue un moment ou un autre.
[Marina] C'est énorme.
[Léonard] Ouais, ça m'a interpellé. La deuxième chose, c'est que moi-même pendant des années, étant entrepreneur, j'ai fait fi de toute forme de fatigue et sans jamais faire évidemment de burnout. Mais il est venu un jour où j'ai dû m'interroger sur la question parce que j'ai senti un vent d'épuisement s'approcher et je me suis dit "OK, si tu veux perdurer, si tu veux tenir dans la durée, c'est un peu comme un grand sportif, il faut commencer à considérer la fatigue." C'est là aussi que je suis allé à la rencontre d'entraîneur de sportifs qui préparent les Jeux Olympiques, championnats du monde et de compétiteurs qui me disaient tous : mais la première chose qu'on apprend c'est à se reposer quand on travaille dans des efforts extrêmement intenses. Et je me suis posé la question et je me suis dit mais attends, si ces personnes-là prennent en considération la fatigue comment se fait-il que le reste de la société ne s'y intéresse que très peu ?
[Marina] Je constate souvent que ce soit dans nos accompagnements ou en discutant avec les proches que finalement, je pense à l'hiver notamment, que quand on est fatigué, certains vont voir le médecin et demandent automatiquement des vitamines, des petits remontants. Je n'ai jamais entendu pour ma part un médecin dire "Eh bien en fait, quand on est fatigué, il faut se reposer." La première solution, le premier traitement, c'est le repos. Je trouve que la notion de repos dans notre société paraît presque relever des fainéants et ça ne va pas forcément dans le bon sens.
[Léonard] Alors là vous soulevez beaucoup de points. La première des choses c'est qu'effectivement notre société ne valorise que l'effort. Depuis le taylorisme, l'effort est dans une mécanisation où l'individu devient symbole d'un rouage dans une gigantesque mécanique. Et quand le boulon est cassé, ben on le jette. Donc la notion d'humain n'est pas très valorisée. Toute la société se met en marche pour travailler plus, pour produire plus, pour dépenser plus, grosso modo pour s'épuiser plus. Nous ne faisons qu'une seule chose, c'est épuiser la planète, les ressources de la planète et la planète in fine. Il y a un changement de paradigme à opérer. Quand on est pris dans le train et qu'on avance à toute vitesse, quand on sent une fatigue arrivée, on va chez le docteur et puis on lui demande la pilule magique grosso modo pour tenir.
[Léonard] Lui d'une certaine façon, il répond à votre demande. Ça change hein, les médecins ont commencé à bouger sur le sujet parce qu'ils se disent que ça mène à des dysfonctionnements de plus en plus grands. Mais il nous faut comprendre que la fatigue n'est pas antinomique au développement économique d'une entreprise ou à la productivité. Bien au contraire, une personne qui fait des pauses régulièrement sera beaucoup plus productive parce qu'elle aura l'esprit aéré. Moi, ce qui m'intéresse, c'est comment on continue à être créatif et à bien vivre sa vie dans son entreprise alors qu'on y passe un tiers de sa vie éveillée. Il y a les mauvaises fatigues, mais il y a aussi des bonnes fatigues.
[Marina] C'était ma question suivante. Parfait.
[Léonard] Si vous êtes dans votre boulot ou votre couple et que les choses se passent mal, que vous tirez sur la corde parce que vous ne vous reposez jamais, vous n'allez aller qu'à la rencontre de la mauvaise fatigue. La bonne fatigue, c'est celle d'un sentiment lié par exemple à une tâche bien accomplie dans un écosystème favorable. C'est aussi une fatigue dont on se remet rapidement, comme après le sport. On doit cultiver des états de bonne fatigue.
[Marina] Par rapport à cette notion de bonne et mauvaise fatigue, est-ce à dire que si l'on fait plus de place à des activités avec lesquelles nous sommes alignés, c'est une façon de réduire la mauvaise fatigue ? Dans notre métier, on voit que la suradaptation provoque énormément de fatigue jusqu'au burnout.
[Léonard] C'est fondamental. Mais ce n'est pas toujours facile de trouver sa place. Je vois un grand nombre d'étudiants qui doivent faire un choix universitaire sans savoir quoi faire. Ils sortent et se mettent à chercher du boulot parce qu'ils ont besoin de gagner leur vie. On est pressé, il faut aller vite. La première chose, c'est ralentir. Moi, quand ma fille a fini ses études, je lui ai dit "Prends ton temps, on n'est pas pressé." Je lui ai dit d'écouter chaque proposition jusqu'à trouver celle où elle aurait envie de se lever tous les matins. Elle a mis un an pour choisir. On est dans une époque où tout va très vite et la digitalisation fait qu'on a l'habitude d'avoir des réponses à la seconde près.
[Léonard] Il y a une responsabilité managériale aussi. Si vous maintenez quelqu'un dans un poste qui ne lui convient pas, cette personne va être malheureuse et s'épuiser. C'est absolument délétère pour l'entreprise. Quelqu'un qui n'est pas bien ne va pas être productif. Moi, je prenais du temps pour comprendre où était l'épanouissement des gens. Si ça ne va vraiment pas, il faut accompagner la transition.
[Marina] Et justement, l'hypnose que vous pratiquez, qu'est-ce que c'est exactement ?
[Léonard] Je nomme cette pratique hypnose écologique. La vraie question c'est l'environnement. Mon premier environnement, c'est mon corps et mon esprit. Le deuxième, c'est mon environnement proche (famille, pro). Le troisième, c'est la planète. Est-ce que je comprends que je fais partie d'un monde qui est vivant ? L'épuisement est à ces trois échelons. L'hypnose est de renouer ce lien avec chacune de ces étapes. On a beau expliquer aux gens qu'il faut ralentir, la raison ne fonctionne pas toujours. Il faut remettre le corps en mouvement.
[Marina] Nous constatons que beaucoup de gens n'écoutent pas suffisamment leur fatigue. Ils sont dans le déni pendant des mois ou des années avant de se prendre le mur. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
[Léonard] C'est lié à cette société d'injonctions où il faut être en permanence performant. Il faut sortir du contexte. Je suis très prudent avec les réseaux sociaux où on voit des gens à Bali faire un "Miracle Morning". Mais en hiver à Paris, le soleil ne se lève pas à 6h. Si vous faites une salutation au soleil dans le noir, vous êtes en dysharmonie avec l'écologie. Le yoga, c'est remettre le corps en mouvement dans un environnement vivant. Si la méditation assise vous est insupportable, ne le faites pas. Sortez de toutes les injonctions.
[Léonard] Moi non plus je ne sais pas "lâcher prise". Ce que je propose, c'est d'apprendre à prendre prise avec l'intégralité du vivant et de ce que vous ressentez. On intègre les pensées dans un ensemble global au lieu de focaliser sur une pollution. Il faut sortir de ces schémas comme "l'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt". Léonard de Vinci travaillait énormément mais consacrait un temps considérable à la rêverie. Dès lors qu'on écoute la fatigue, on change le rapport à celle-ci.
[Marina] J'aimerais parler de votre notion de "virgule". Est-ce qu'on peut en parler un petit peu ?
[Léonard] Avec plaisir. Je ne crois pas au remède miracle. Chaque individu doit s'approprier les choses. Une virgule, c'est une respiration dans la phrase. Elle nous propose d'inspirer et d'expirer. La respiration, c'est ce qui vous tient à la vie. On peut rester des semaines sans manger, mais pas 10 minutes sans respirer. La virgule permet aussi de séparer des idées pour apporter de la clarté. Il est essentiel de mettre des virgules dans une journée pour créer des respirations. Des études montrent qu'une personne qui se lève de son bureau pour marcher quelques instants développe une créativité plus importante que celle qui reste assise.
[Marina] En entreprise, ce n'est pas facile de prendre des pauses. Les fumeurs s'en créent, mais les non-fumeurs pratiquent moins la pause. Certains clients me disent qu'ils n'ont même pas le temps d'aller faire pipi.
[Léonard] J'ai obligé mes salariés à faire des "pauses clope sans clope". Mais nous avons aussi une responsabilité individuelle. Beaucoup de gens éteignent la sensation de leur corps. Si vous avez envie de faire pipi, vous allez faire pipi. Pour être moins épuisé, il faut aussi savoir exprimer le "non". Ce n'est pas un non agressif, c'est une posture. Nous sommes des mammifères. Si vous vous mettez en position de proie face à des prédateurs managériaux, ils vont vous compresser. Dès lors qu'on apprend à changer sa posture physique, à se déplier, à regarder l'autre dans les yeux, l'autre sent physiquement qu'il n'a plus une proie en face de lui.
[Marina] Vous parliez de la digitalisation. Qui tient qui : le portable ou vous ?
[Léonard] Le portable nous tient. Les études montrent que si vous laissez un téléphone sur la table, vous allez le regarder plus de 10 fois par heure. Il y a un effet hypnotique. La seule chose qui marche, c'est de l'éloigner du champ visuel. Si vous dînez en famille, mettez-le ailleurs, sans sonnerie ni vibreur. Sinon vous épuisez la relation à force de ne pas la cultiver. Il faut aussi cultiver "l'égoïsme positif".
[Léonard] L'égoïsme positif, c'est réinstaurer ce qui compte dans sa vie pour soi, sans les autres. J'ai reçu une femme cadre au bord du burnout qui s'occupait de tout le monde sauf d'elle. Je lui ai proposé de ne rien faire pendant 10 minutes, puis de courir 5 minutes deux fois par semaine. Elle a fini par courir 45 minutes. En étant égoïste positivement, son rapport à son environnement a changé. Elle était moins agacée au travail, plus en forme physiquement, et tout le monde en a bénéficié.
[Marina] Merci beaucoup Léonard. C’est très inspirant. Je rappelle tout de même qu'en cas de fatigue persistante, aller voir son médecin traitant est un réflexe à avoir car cela peut être un marqueur de carence.
[Léonard] Absolument. Votre médecin est là pour éliminer les hypothèses de pathologie. Mais la bonne nouvelle, c’est que dans la majorité des cas, notre fatigue est liée à notre façon d'exister. L'être humain est un organisme extraordinaire qui s'autorépare très facilement si on prend soin de lui.
[Marina] Merci Léonard. L'épisode est terminé. J'espère que cette interview vous a plu. N'hésitez pas à la partager et à nous soutenir sur Apple Podcast, 10h ou Spotify. À très bientôt et surtout prenez soin de vous.