
J'ai eu le grand plaisir de recevoir Kikka, ex-directrice commerciale de la filiale d'un grand groupe. Victime d'un harcèlement moral, Kikka s'est épuisée au travail. Elle a donné. Beaucoup. Trop. Jusqu'au jour où son corps a dit stop. C'est alors la descente aux enfers : burn-out - clinique - incompréhension - culpabilité.
Dans son livre "Je ne te pensais pas si fragile " sorti en janvier dernier aux éditions Eyrolles, Kikka témoigne de sa volonté d'alors d'assurer au travail comme à la maison, d'être la wonder woman qu'elle pensait devoir être avant de s'effondrer, puis de se reconstruire grâce, notamment, à l'écriture.
Une belle et précieuse rencontre...
Bonne écoute !
Marina
[Marina] Bonjour à tous, ici Marina Bourgeois, fondatrice d'Oser Rêver sa Carrière. Je suis ravie de vous accueillir pour ce nouvel épisode. Comme vous le savez, le podcast Oser Rêver sa Carrière, ce sont notamment des interviews d'hommes et de femmes au parcours de vie inspirant et qui, je l'espère, vous plairont et vous aideront dans vos questionnements de vie et de carrière. Son premier roman, Je ne te pensais pas si fragile, est sorti aux éditions Eyrolles en janvier. Elle l'a écrit en musique, en écoutant notamment Brel, Barbara ou encore Imagine Dragons. Kikka a accepté mon invitation sans hésiter. J'en suis honorée car son histoire est celle des femmes et des hommes que nous accompagnons et, plus largement, celle qui pourrait nous arriver à tous. Un crash de vie, une descente aux enfers, une déflagration. Le burnout ravageur et la reconstruction d'une femme, maman et à l'époque directrice commerciale de la filiale d'un grand groupe, qui voulait peut-être être Wonder Woman au travail comme en dehors, et qui n'a pas eu d'autre choix que de s'arrêter parce que son corps le lui a imposé. Bonjour Kikka et bienvenue.
[Kikka] Bonjour Marina. Merci beaucoup Kikka d'avoir accepté mon invitation. Je suis vraiment ravie de t'avoir à mon micro. C'est extrêmement précieux d'avoir ton retour d'expérience sur l'épuisement professionnel et de rompre un peu l'omerta et le tabou qu'on peut rencontrer encore sur ce sujet en 2021.
[Kikka] Merci. Je suis très touchée d'être là aussi et de pouvoir partager avec tous les auditeurs cette histoire qui ressemble à celle de beaucoup de monde, en fait.
[Marina] Ton livre, Je ne te pensais pas si fragile, tu le décris comme une fiction de faits réels, une histoire de vérité. Est-ce qu'il est complètement autobiographique ? C'est ton histoire que tu racontes, celle de Clothilde ?
[Kikka] Oui, c'est l'histoire de Clothilde qui n'est rien d'autre que mon histoire. Mais je trouve intéressant d'avoir ce personnage de Clothilde qui va permettre au lecteur d'aller puiser, s'identifier, et en même temps pour moi d'avoir ce recul. À la dernière relecture, Clothilde était quelqu'un que je connaissais très bien, mais qui n'était plus vraiment moi.
[Marina] Ton livre s'ouvre sur une scène terrible, presque digne d'un thriller. On est en 2016, tu es au travail, c'est le bazar dans ton bureau. Il y a des post-its partout, un sandwich pas terminé qui trône sur tes dossiers. Le téléphone sonne et c'est ton patron qui te demande de le rejoindre. On sent un moment de panique totale : tu fais tomber ton téléphone, tu te rends dans son bureau, tu pointes le téléphone sur ton boss comme s'il s'agissait d'un revolver, et là, c'est le blackout. Tu te réveilles à la clinique en psychiatrie. Qu'est-ce qui s'est passé ?
[Kikka] En fait, c'est un des multiples cauchemars qui viennent habiter en permanence mes nuits. Se retrouver à la clinique alors que l'on a coché toutes les cases, des belles études, une belle carrière, une belle maison, des beaux enfants... tout va bien, et puis un matin, voilà. Les cauchemars n'ont pas cessé de me hanter à cause de ce harcèlement d'une violence inouïe pour moi, parce que je n'arrivais pas à en comprendre le sens. J'ai eu besoin de me demander ce que j'allais faire de tout ça, comment se reconstruire et comment enlever toute cette souffrance en toi.
[Marina] Si on remet dans le contexte, tu es directrice commerciale d'une filiale d'un grand groupe dans le secteur du vélo. On sent dans le livre une surchauffe, puis c'est le craquage. Tu arrives dans cette entreprise à taille humaine, une PME d'une cinquantaine de personnes, avec des valeurs humanistes. Et puis, changement de management.
[Kikka] C'était une entreprise à taille humaine où la force du collectif était importante. Le PDG d'origine avait cette notion de collectif, il nous en demandait beaucoup mais il y avait une reconnaissance et une autonomie. Je m'étais totalement investie. Le changement de management est venu enlever cet équilibre. Le nouveau manager a voulu prendre le contrôle sur tout, retirer cette autonomie, interdire certaines pratiques, diviser pour mieux régner. Un des signaux importants auquel je n'ai pas prêté attention, c'est que je passais ma vie à me justifier. Passer ses journées à se justifier sur ce qu'on est en train de faire, c'est très infantilisant.
[Kikka] On se dit : « Bah, je vais faire un effort, je vais essayer de m'adapter, on s'est peut-être mal compris ». J'ai beaucoup donné pour que la relation soit constructive, car on m'a appris qu'on ne choisit pas toujours ses collègues. Mais il y avait tellement de choses contradictoires que je me perdais moi-même. C'était forcément moi qui devais me remettre en question. C'est cette démarche qui a fait que je n'ai pas cessé de continuer à me mettre dans le rouge.
[Kikka] Les conditions de travail se dégradaient, des personnes démissionnaient, mais il fallait que je rende un travail de qualité. Je me suis mise en surrégime, je ramenais du travail à la maison. Je n'ai pas pris le recul de voir que la situation devenait trop complexe en termes de tâches et de moyens. J'ai voulu absorber et protéger mes équipes de cette toxicité. Cela a provoqué un stress chronique qui a envahi mon sommeil, mes nuits et mon domicile. On rentre dans un système dingue, une emprise qui fait qu'on ne voit pas la sortie.
[Marina] Comment définirais-tu le burnout ? Tu parles de déflagration émotionnelle.
[Kikka] C'est vraiment de l'ordre d'une sortie de route, d'un crash de voiture. C'est un processus d'accélération où on a le pied sur l'accélérateur, lancé à pleine vitesse. C'est presque grisant au début, mais un jour, il y a cette sortie de route et votre corps est catapulté dans le décor. L'impact vient écraser la confiance, l'estime de soi, la dignité. On perd sa propre identité. C'est différent de la dépression : c'est un arrêt brutal du corps pour vous protéger, car sinon votre mental dans cette accélération infinie aurait fini par vous tuer.
[Marina] Tu parles du "burn-in", cette surchauffe avant le crash. Rétrospectivement, tu n'as rien vu venir ?
[Kikka] Non, rien vu venir, parce qu'on est de l'ordre de l'élastique qui se tend. On croit qu'il va toujours pouvoir se tendre, et un jour, il craque. La cible privilégiée du burnout, ce sont les gens qui ont une certaine conscience professionnelle et qui veulent répondre malgré la dégradation autour. Dans notre entreprise, on a eu un système informatique défaillant. Pour une direction commerciale vivant de statistiques et de reporting, ne plus avoir de radar est terrible. On compense. On ne lâche pas quand on a construit un réseau de clients fidèles. À un moment donné, on ne contrôle plus rien, et c'est un petit détail insignifiant qui vous fait craquer un matin.
[Marina] Quel a été ce détail pour toi ?
[Kikka] Un e-mail extrêmement désagréable. Je faisais des rapports d'étonnement pour dire que les objectifs ne pouvaient pas rester les mêmes alors que la situation se dégradait. On ne révisait pas mes objectifs, on donnait des injonctions contradictoires. Épuisée par ce sprint sans ligne d'arrivée, j'ai levé l'alarme. Le mail de reproches que j'ai reçu m'indiquait que si je me plaignais trop, c'était un manque de respect envers ma hiérarchie. J'étais prise au piège : soit je travaillais et je mourais, soit je me plaignais et j'étais licenciée pour faute. C'est "marche ou crève".
[Marina] Est-ce que tu pensais que cela pourrait t'arriver ?
[Kikka] Non, j'ai toujours eu une énergie incroyable. J'avais vraiment cette sensation d'être Wonder Woman. Quand j'ai rencontré mon psy pour la première fois et que je lui ai dit que j'avais dépassé mes limites alors que je croyais ne pas en avoir, il m'a répondu : « Bienvenue chez les humains ». Cela m'a fait du bien de voir que je n'étais qu'une femme et pas un robot. J'ai toujours voulu paraître forte pour m'adapter, car les fragilités ne sont pas accueillies comme une force dans la société.
[Marina] Tu voulais atteindre la perfection au boulot et à la maison, avec ton mari et tes deux filles. Comment as-tu géré ces vases communicants ?
[Kikka] Je ne les ai pas bien gérés puisque l'élastique a craqué. À l'époque, je me disais que c'était les moments de qualité qui comptaient, mais je courais après une seule chose : le temps. La seule perspective de ma journée était de regarder ma montre. On devient esclave de ça. On se pose des questions vertigineuses : « Si je démissionne, comment faire pour les emprunts immobiliers, le niveau de vie ? ». J'ai voulu résister car j'aimais mon job et mes équipes, et parce que partir nécessite une énergie qu'on n'a plus. C'est injuste de juger ceux qui ne démissionnent pas en disant qu'ils sont responsables. Le burnout vient vous reconnecter à vos limites.
[Marina] Les proches sont souvent les lanceurs d'alerte. Est-ce que tu les entendais ?
[Kikka] Ma fille de 10 ans faisait des cauchemars, elle ressentait mon stress. Ma plus grande fragilité était de me penser invulnérable. Je me disais : « Tu te reposeras plus tard ». Un signal très fort ignoré : au retour de 3 semaines de vacances, j'étais plus fatiguée au bout de 3 jours de bureau qu'avant de partir. Prendre un arrêt de travail était compliqué, je ne me sentais pas "malade". J'ai soldé mes congés, j'ai négocié des jours de repos plutôt que des primes, mais quand on utilise ce temps pour faire la sieste sans récupérer, on se coupe de tout équilibre. Tout l'équilibre (sport, social, loisirs) disparaît au profit des 2000 mails qui vous attendent.
[Kikka] Dès que j'ai émis des signaux de fragilité, j'étais la personne à abattre. On donne toujours plus de contraintes, des injonctions contradictoires, et on perd le sens de ce qu'on fait. C'est maintenant que beaucoup de gens se posent ces questions : « Si mon job n'est pas essentiel, en quoi suis-je utile ? ». L'arrêt maladie est vécu comme une sentence car il est invisible. On s'isole par douleur de ne pas être compris. On finit par se dire : « C'est moi le problème puisque les autres tiennent ».
[Marina] Tu es passée par la clinique psychiatrique. Combien de temps es-tu restée ?
[Kikka] Je suis restée 8 semaines. Le passage par les urgences psychiatriques n'était pas adapté car on ramène tout à votre enfance ou à votre culpabilité. Une main s'est tendue : un médecin du travail m'a orientée vers les pathologies professionnelles à l'hôpital de Créteil. Là, on décortique votre "geste travail", on ne vous demande pas si c'est votre état de petite enfance. Cela aide à sortir de la culpabilité. J'invite les gens en souffrance à consulter un psychologue du travail et un avocat en droit du travail pour aider au discernement sur la loyauté du contrat.
[Kikka] La reconstruction est une approche holistique : corps, esprit, émotions. Nos émotions sont nos alliées pour montrer nos besoins. La plupart des burnouts ont pour origine un conflit de valeurs. J'ai eu besoin de reconnecter mes cinq sens à la nature, de pratiquer la cohérence cardiaque. La sonothérapie m'a aussi aidée à réaccorder mon corps. Au début, j'ai pris les médicaments (antidépresseurs, anxiolytiques, somnifères) comme une béquille nécessaire. Dire qu'on a fait un séjour en psychiatrie apprend à se détacher du regard des autres, car la société vous juge comme quelqu'un sans volonté.
[Marina] L'écriture a été une prescription libératrice.
[Kikka] Oui, j'ai laissé jaillir les mots, la colère, ce qui m'a permis de voir mes progrès et d'expliquer à ma famille ce qui m'arrivait. Ensuite, je suis partie en road-trip avec mon van, Bobby. Je voulais incarner ce message dans la vraie vie et dire aux autres : « Vous n'êtes pas seuls ». Aujourd'hui, je me considère comme grandie. J'ai découvert des choses belles en moi. Réussir dans sa vie et réussir sa vie sont deux choses différentes. Mon avenir, c'est peut-être une fondation pour aider ceux qui n'ont pas les moyens financiers de se reconstruire.
[Marina] Merci beaucoup Kikka. Longue vie à ta tournée et prenez soin de vous.