
Laura Pivette est avocate. Elle essuie les affres de la surchauffe à 31 ans, alors qu'elle devient maman. Laura décide en effet que son nouveau rôle de maman n'impactera pas sa performance professionnelle, d'autant qu'elle se voit alors proposer une promotion intéressante. Faire comme si rien n'avait changé... tel est son crédo.
Mais le manque de sommeil, combiné à un conflit de valeurs & la banalisation de l'aspect sacrificiel de la profession, a eu raison de son endurance. Ne s'arrêtant que quelques petits jours, Laura traînera cette surchauffe sur plusieurs mois avant de faire un grand pas de côté et de se réinventer, sans pour autant changer de métier !
Dans cet épisode, nous parlons notamment d'équilibre, de fatigue, de somatisation, de conflit de valeurs, de congé maternité, de promotion, de perte de sens, de sommeil, de parentalité, de charge mentale, de vulnérabilité, de vie professionnelle sacrificielle, de pétage de câble, de droit du travail, de 4/5ème, d'apprendre à dire non, de médiation, des Bureaux du coeur et de réinvention de soi.
Bonne écoute,
[Marina Bourgeois] Avancer, douter, reculer, hésiter, choisir, réussir, chuter, rebondir. Ce sont ces mouvements de la vie que nous traversons toutes et tous que je questionne dans ce podcast. Je suis Marina Bourgeois et reçois à mon micro des invités au parcours de vie singulier, mouvants, parfois fracturés, mais surtout inspirants et qui, je l'espère, vous aideront dans vos questionnements de vie et de carrière. Bienvenue dans le podcast Cheminement.
[Marina Bourgeois] Mon invitée du jour s'appelle Laura Pivette et pour tout vous dire, je l'ai découverte sur LinkedIn. C'est à l'occasion d'un post qu'elle a rédigé sur ce réseau social que j'ai découvert que Laura, qui fut avocate en droit social, avait essuyé les affres de l'épuisement professionnel. Il y a une phrase que j'ai retenue particulièrement : Laura écrivait qu'elle revenait de congé maternité il y a trois ans, qu'elle était sur plusieurs fronts et qu'elle avait une promotion en poche. Elle était très exigeante avec elle-même car elle allait devenir manager. Elle a écrit : « Je voulais prouver que rien n'avait changé, ni ma réactivité, ni la qualité de mon travail, sauf qu'avec trois ou quatre heures de sommeil certaines nuits, ce n'est pas la même ». Bonjour Laura.
[Laura Pivette] Bonjour Marina. Merci beaucoup pour l'invitation.
[Marina Bourgeois] Je suis ravie de t'avoir à mon micro car nous accompagnons beaucoup d'avocats et d'avocates qui vivent ce tsunami qu'est l'épuisement professionnel. Laura, je te propose de revenir sur ton parcours et de m'expliquer pourquoi tu avais choisi ce métier à l'origine.
[Laura Pivette] Pour reprendre la raison pour laquelle j'ai fait des études de droit, c'est que j'ai beaucoup aimé le cours de philosophie du droit quand j'étais en terminale. Ma mère est allemande et on a eu une présentation sur le parcours franco-allemand en droit à Nanterre. J'ai passé le concours de langue et c'est comme ça que je suis arrivée en droit, sans vraiment savoir ce qui m'attendait.
[Laura Pivette] De fil en aiguille, j'ai fait un Master 1 puis un Master 2 en droit international européen. Dans la continuité, j'ai passé le CRFPA mais je n'avais pas la conviction de devenir avocate. Je n'avais pas cette ambition chevillée au corps, je ne savais pas si c'était pour moi. Finalement, j'ai découvert le droit du travail lors d'un stage et cela a été une révélation.
[Marina Bourgeois] Et donc après ce stage, tu as été directement collaboratrice en droit social ?
[Laura Pivette] Exactement. J'ai fait mon stage final dans un petit cabinet franco-allemand en droit des affaires où je faisais du droit commercial et du droit du travail. L'ambiance était super, très conviviale. Le droit du travail m'a vraiment intéressée car je me suis dit : « Ah, mais en fait c'est le moyen de faire une matière en rapport avec l'humain dans le monde des affaires ». C'est ça qui m'a plu. Après, j'ai postulé à plusieurs offres et j'ai rejoint un gros cabinet français spécialisé en droit social.
[Marina Bourgeois] À quel âge l'épuisement professionnel est-il venu vers toi ? Au bout de combien d'années de pratique y a-t-il eu le clash ?
[Laura Pivette] J'avais 31 ou 32 ans. J'avais environ 5 ou 6 ans de pratique, puisque j'ai commencé en 2016. L'épuisement a été un ensemble de choses, mais l'élément déclencheur a été mon retour de congé maternité. Comme on le sait, avoir un enfant change beaucoup de choses dans ses capacités physiques et mentales. Je pense que les premiers ressentis ont dû se déclencher à peu près un an après mon accouchement, en septembre 2021.
[Laura Pivette] Il y avait aussi un conflit de valeurs très fort que je vivais concomitamment car je n'étais plus alignée avec la façon d'aborder mes tâches. Je me suis formée à la médiation à ce moment-là, c'était passionnant. Mais quand je revenais au travail, je me demandais pourquoi on gérait les conflits tout le temps sous l'angle de la confrontation ou pourquoi on cherchait des moyens violents de se séparer des gens, alors qu'on aurait pu tenter quelque chose de plus coopératif.
[Marina Bourgeois] C'est donc cette formation en médiation qui a généré un pas de côté et une prise de recul ? Tu as pris conscience que quelque chose n'allait plus.
[Laura Pivette] C'est exactement ça. Et je ne savais pas quoi faire de ce truc-là. C'est très gênant car dans notre monde, on valorise essentiellement la performance, le chiffre d'affaires, et assez peu ce type de questionnement. Je ne savais pas comment le gérer à ce moment-là.
[Marina Bourgeois] En termes de traduction pratique et de somatisation, comment ça s'est passé ? As-tu ressenti des premiers symptômes de surchauffe ?
[Laura Pivette] Oui, je me sentais très fatiguée, vide et triste, mais pour autant je ne m'écroulais pas. J'avais presque l'impression que c'était normal car dans ce métier, beaucoup de personnes ne sont pas au top, ont des cernes et ne sont pas hyper joyeuses.
[Marina Bourgeois] Il y avait donc une sorte de banalisation de cette situation de surcharge que l'on rencontre beaucoup dans les cabinets d'avocats.
[Laura Pivette] Complètement. D'ailleurs, quand j'en parlais autour de moi, beaucoup de collègues me disaient : « Mais moi aussi ça ne va pas trop ». Je me disais que puisque je n'étais pas toute seule, il fallait juste que je passe à autre chose. Mais la situation s'est dégradée avec le temps.
[Laura Pivette] En fait, j'ai eu juste un petit moment où j'ai compris qu'il y avait vraiment un truc qui n'allait pas. C'était en mars 2022. La crèche m'appelle pour aller chercher mon fils qui était malade. On venait de me donner énormément de dossiers avec une personne que je ne connaissais pas, arrivée pendant mon congé maternité. Elle venait d'un cabinet anglo-saxon et je savais qu'on n'avait pas la même façon de travailler. Cette concomitance entre la surcharge et l'appel de la crèche m'a fait péter un câble.
[Laura Pivette] Je me suis mise à pleurer et j'ai répété : « Je ne peux pas, je ne peux pas faire ça ». Je suis partie chez moi. Ma bosse m'a appelée et m'a dit de me reposer. Je suis allée voir le médecin l'après-midi même. Il m'a arrêtée du mercredi jusqu'au vendredi.
[Marina Bourgeois] Ah oui, c'est très court ! Est-ce que tu as réussi à tout verbaliser auprès du médecin ?
[Laura Pivette] Je ne pense pas. J'ai minimisé parce que je ne voulais surtout pas être arrêtée. Je tenais beaucoup à garder le cap pour montrer que le fait d'avoir un enfant ne changeait absolument rien. J'ai dû mettre ça sur le compte du fait que mon fils était malade. Cela explique la courte durée de l'arrêt rattachée à quelque chose de ponctuel, et non au burnout.
[Marina Bourgeois] Et le lundi, tu retournes au cabinet. Comment cela se passe-t-il ?
[Laura Pivette] J'y suis retournée la boule au ventre. Finalement, j'ai été très bien entourée. La personne avec qui je travaillais a été très à l'écoute et s'est arrangée pour que je ne récupère pas les nouveaux dossiers. Je me suis concentrée sur mes clients habituels pour ne pas être trop perturbée. On a réfléchi à une solution pour que je puisse me reposer. Je sentais qu'il me fallait une journée par semaine. Je me suis mise à 4/5ème, mais cela n'a été effectif qu'en septembre. Entre mars et septembre, j'ai géré avec du télétravail. C'était une période bizarre, pas très nette.
[Marina Bourgeois] C'est important ce que tu dis : on pense souvent que le burnout est un effondrement brutal avec un long arrêt, mais il est protéiforme. Toi, tu as été dans le mode : je tiens, et je trouve des compromis avec moi-même pour tenir.
[Laura Pivette] C'est complètement ça. Notre entourage nous dit qu'on n'a pas l'air si mal, alors on se persuade qu'on va tenir. Mais ce mal-être ne s'est pas évaporé. J'ai commencé la sophrologie en 2022 pour garder la tête hors de l'eau. J'ai aussi eu un accompagnement avec une psychologue, mais cela n'a pas duré longtemps car je n'étais pas à l'aise et j'ai minimisé mes symptômes.
[Marina Bourgeois] Regrettes-tu rétrospectivement de ne pas t'être arrêtée longtemps ?
[Laura Pivette] C'est difficile à dire car j'avais des opportunités d'autonomisation sur certains dossiers et je me disais que je devais tenir pour les saisir. Rétrospectivement, je comprends mon choix, mais si cela m'arrivait aujourd'hui, je m'arrêterais car rien n'est plus important que la santé. Mon burnout n'était pas un effondrement, c'était une sorte de toile de fond sonore permanente. J'étais souvent triste, je me plaignais tout le temps, j'étais morose. C'était pénible pour mon entourage.
[Laura Pivette] J'ai passé quelques entretiens ailleurs, mais j'ai réalisé que le problème n'était pas seulement mon cabinet, c'était le monde des avocats en général qui ne correspondait pas à mes valeurs. Je ne voulais pas d'un truc sacrificiel. On oppose souvent le dilettantisme à l'investissement total, mais on peut très bien travailler moins d'heures tout en étant ultra qualitative.
[Marina Bourgeois] Comment as-tu cheminé pour aller mieux ?
[Laura Pivette] Cela a été très long car j'étais en apnée pendant plusieurs mois. La sophrologie et la méditation m'ont aidée à traiter les symptômes, mais pas les causes profondes. C'est seulement en septembre 2023, deux ans après les premiers symptômes, que j'ai trouvé une hypnothérapeute avec qui je me sens hyper bien. Au début, j'étais juste en mode "sauve qui peut". J'ai banalisé mon état car mes copines avocates n'allaient pas bien non plus. Je pensais que c'était la norme.
[Laura Pivette] Finalement, j'en suis arrivée à la conclusion qu'on pouvait exercer ce métier d'une façon différente. Je me suis rendu compte que la plus grosse pression, c'était moi qui me la mettais toute seule. C'est un exercice de désapprendre à s'autopressuriser. Ce n'est pas forcément les clients ou les chefs, c'est ce truc interne où rien d'autre ne compte que de boucler une "to-do list" qui se remplit sans cesse. C'est un puissant fond.
[Marina Bourgeois] Tu m'as indiqué que cette période avait eu un impact fort sur ton estime de toi.
[Laura Pivette] Complètement. Les cinq premières années étaient valorisantes car j'apprenais beaucoup. Puis, avec plus de responsabilités et moins de reconnaissance, je me suis sentie vulnérable. Dans le monde des avocats, on est obligé de montrer qu'on est fort, qu'on va tout défoncer. Ce n'est pas mon approche et je ne me sentais pas bien.
[Laura Pivette] Cela a aussi impacté mon rôle de maman. Je n'étais pas heureuse. Je courais pour aller chercher mon fils à 18h en ayant l'impression de laisser mon travail en plan. Le matin, mon fils voulait me montrer des oiseaux ou des fleurs, il était émerveillé, et moi je voulais juste qu'on arrive vite à la crèche. Je me suis dit que je devenais un robot déshumanisé incapable de connecter avec son enfant. Cela m'a rendue tellement triste ! C'est ce qui m'a mise en mouvement car ce n'était pas une fatalité.
[Marina Bourgeois] À quel moment te dis-tu « stop » et décides-tu d'ouvrir de nouveaux horizons ?
[Laura Pivette] Un an après mon épisode de mars 2022. L'idée de créer quelque chose qui me ressemble est venue assez vite. Je m'y suis mise sérieusement à l'été 2023 pour créer mon propre cabinet, Terragal, en droit social. Parallèlement, j'avais cofondé une association de médiation en avril 2023.
[Laura Pivette] Je voulais allier les deux : accompagner les entreprises de façon positive avec du dialogue social, de la prévention des risques psychosociaux et de la gestion de conflits constructive, tout en étant médiatrice. J'ai réalisé qu'il était possible d'être avocate à ma sauce. Aujourd'hui, mon quotidien est totalement différent. Je choisis avec qui je travaille et sur quels sujets. C'est une aventure formidable que de dessiner soi-même sa façon de travailler.
[Laura Pivette] J'ai appris à dire non. Je n'ai jamais autant dit non qu'en 2024. Maintenant, je prends quelques secondes ou minutes avant de répondre à une proposition pour ne plus être dans l'instant. Je travaille aussi sur ma définition de la réussite : elle ne se mesure plus au chiffre d'affaires, mais à l'impact positif.
[Marina Bourgeois] Tu fais aussi partie de l'association les Bureaux du Cœur, peux-tu nous en parler ?
[Laura Pivette] C'est une association qui met en relation des entreprises hautes avec des personnes en situation de précarité. L'entreprise héberge un "invité" pendant 3 à 6 mois la nuit et le week-end. Je suis bénévole et je fais des points réguliers avec les entreprises. C'est absolument génial.
[Marina Bourgeois] En t'écoutant, j'ai l'impression que tu as trouvé ton point d'équilibre. Grand merci Laura pour ton récit. Je recommande le livre d'Élise Fabing : Ça commence par la boule au ventre. Très bonne année 2025 avec Terragal. À très bientôt Laura.
[Laura Pivette] Merci beaucoup Marina pour ton invitation. À bientôt.