J'étais en apnée en permanence. Laura Pivette, avocate

Podcast
Saison 3
Ep 86
35 min
Marina Bourgeois
Publié le
January 24, 2025
Écoutez cet épisode SUR

À quoi s'attendre ?

Laura Pivette est avocate. Elle essuie les affres de la surchauffe à 31 ans, alors qu'elle devient maman. Laura décide en effet que son nouveau rôle de maman n'impactera pas sa performance professionnelle, d'autant qu'elle se voit alors proposer une promotion intéressante. Faire comme si rien n'avait changé... tel est son crédo.

Mais le manque de sommeil, combiné à un conflit de valeurs & la banalisation de l'aspect sacrificiel de la profession, a eu raison de son endurance. Ne s'arrêtant que quelques petits jours, Laura traînera cette surchauffe sur plusieurs mois avant de faire un grand pas de côté et de se réinventer, sans pour autant changer de métier !

Dans cet épisode, nous parlons notamment d'équilibre, de fatigue, de somatisation, de conflit de valeurs, de congé maternité, de promotion, de perte de sens, de sommeil, de parentalité, de charge mentale, de vulnérabilité, de vie professionnelle sacrificielle, de pétage de câble, de droit du travail, de 4/5ème, d'apprendre à dire non, de médiation, des Bureaux du coeur et de réinvention de soi.

Bonne écoute,

Transcription

00:00 Introduction : le parcours de Laura, de l'avocature à l'épuisement

[Marina] Avancer, douter, reculer, hésiter, choisir, réussir, chuter, rebondir. Ce sont ces mouvements de la vie que nous traversons toutes et tous que je questionne dans ce podcast. Je suis Marina Bourgeois et reçois à mon micro des invités au parcours de vie singulier, mouvants, parfois fracturés, mais surtout inspirants et qui, je l'espère, vous aideront dans vos questionnements de vie et de carrière. Bienvenue dans le podcast Cheminement. Mon invitée du jour s'appelle Laura Pivette. Je l'ai découverte sur LinkedIn à l'occasion d'un post qu'elle a rédigé où elle racontait qu'elle, qui fut avocate en droit social, avait essuyé les affres de l'épuisement professionnel. J'ai retenu une phrase : elle revenait de congé maternité il y a trois ans, elle avait une promo en poche, elle allait devenir manager et elle a écrit : « Je voulais prouver que rien n'avait changé, ni ma réactivité, ni la qualité de mon travail, sauf qu'avec trois ou quatre heures de sommeil certaines nuits, ce n'est pas la même ». Bonjour Laura.

[Laura] Bonjour Marina. Merci beaucoup pour l'invitation.

[Marina] Je suis ravie de t'avoir à mon micro car nous accompagnons beaucoup d'avocats qui vivent ce tsunami. Peux-tu nous expliquer pourquoi tu as choisi ce métier à l'origine ?

[Laura] C'est venu de mon cours de philosophie du droit en terminale. Ma mère est allemande et on m'a présenté le parcours franco-allemand à Nanterre. J'ai passé le concours de langue et je suis arrivée en droit sans savoir vraiment ce qui m'attendait. En master, j'ai passé le CRFPA sans conviction absolue de devenir avocate, mais c'est en stage que j'ai découvert le droit du travail.

[Marina] Et tu es devenue collaboratrice en droit social ?

[Laura] Oui, j'ai fait mon stage final dans un petit cabinet franco-allemand en droit des affaires. C'était super, une ambiance conviviale. Le droit du travail m'a plu car c'était le moyen de mettre de l'humain dans le monde des affaires. Après avoir postulé à plusieurs offres, j'ai rejoint un gros cabinet français en droit social.

05:00 Le retour de congé maternité et le conflit de valeurs

[Marina] À quel moment l'épuisement est-il arrivé ?

[Laura] J'avais 31 ou 32 ans, après 5 ou 6 ans de pratique. Cela s'est passé en plusieurs étapes. Il y a eu mon retour de congé maternité, qui change tout physiquement et mentalement. Les premiers ressentis ont dû se déclencher environ un an après mon accouchement. Il y avait aussi un conflit de valeurs très fort : je ne me sentais plus alignée avec la façon d'aborder les dossiers. Je m'étais formée à la médiation à ce moment-là et ça me passionnait. En revenant au boulot, je me demandais pourquoi on gérait les conflits uniquement sous l'angle de la confrontation ou de la séparation violente, alors qu'on aurait pu tenter la coopération.

[Marina] Donc cette prise de recul via la médiation a créé une distanciation ?

[Laura] Exactement. C'était très gênant car dans notre monde, on valorise la performance et le chiffre d'affaires. Ce type de questionnement n'entrait pas dans le schéma classique. Je me sentais vide, triste, très fatiguée, mais je ne m'écroulais pas. J'avais l'impression que c'était normal parce que dans ce métier, beaucoup de gens ne sont pas au top, ont des cernes et ne sont pas hyper joyeux. On banalisait cette surcharge.

10:00 Le point de bascule : l'appel de la crèche

[Marina] La situation s'est dégradée jusqu'à un moment précis, n'est-ce pas ?

[Laura] Oui, un jour de mars 2022. La crèche m'appelle pour aller chercher mon fils malade. On venait de me confier de nouveaux dossiers avec une personne que je ne connaissais pas et dont la façon de travailler m'appréhendait. Cette concomitance a fait que j'ai pété un câble. Je me suis mise à pleurer, j'ai dit « je peux pas », j'ai pris mes affaires et je suis partie. Ma bosse m'a dit de me reposer. Je suis allée voir le médecin qui m'a arrêtée du mercredi au vendredi.

[Marina] C'est très court. Avais-tu réussi à tout verbaliser auprès du médecin ?

[Laura] Rétrospectivement, je pense que je n'ai pas été à la hauteur du malaise. J'ai minimisé parce que je ne voulais surtout pas être arrêtée. Je voulais montrer qu'avoir un enfant ne changeait rien. J'ai mis ça sur le compte de la maladie de mon fils et non sur le burnout. Je tenais à garder le cap.

15:00 La gestion de l'après-crise et le 4/5ème

[Marina] Comment s'est passé le retour le lundi ?

[Laura] J'avais la boule au ventre. Finalement, j'étais bien entourée. On s'est arrangés pour que je ne récupère pas de nouvelles charges et que je reste sur mes clients habituels. On a réfléchi à une organisation pour que je me repose : je suis passée à 4/5ème. Cela a pris du temps, car l'événement était en mars et le passage à 4/5ème s'est fait en septembre. Entre-temps, je gérais avec du télétravail. C'était flou.

[Marina] C'est intéressant car ton burnout n'est pas passé par un arrêt long, mais par une résistance et des compromis.

[Laura] Complètement. On nous vend l'idée qu'on a pas l'air si mal, alors on se dit qu'on va tenir. Mais ce mal-être ne s'est pas évaporé. J'ai commencé la sophrologie et j'ai vu une psychologue, mais l'exercice était difficile. J'ai minimisé mes propos et elle m'a dit « vous allez mieux, on arrête ». En réalité, ça n'allait pas.

[Marina] Regrettes-tu de ne pas t'être arrêtée plus longtemps ?

[Laura] C'est dur à dire. J'avais des opportunités d'autonomisation au cabinet que je ne voulais pas rater. Si ça m'arrivait aujourd'hui, je m'arrêterais. Rien n'est plus important que la santé. Mon burnout était comme une toile de fond sonore permanente. J'étais morose, je me plaignais tout le temps. Je cherchais ailleurs, mais je sentais que le problème était le monde des avocats en général, ce côté sacrificiel que je ne voulais plus.

22:00 Le désapprentissage de l'autopression

[Marina] Comment es-tu sortie de cette apnée ?

[Laura] Ça a été très long. La sophrologie et la méditation m'ont aidée à traiter les symptômes, la respiration. Mais je n'allais pas en profondeur sur les causes. Il m'a fallu du temps pour trouver la bonne thérapeute, ce qui est arrivé en septembre 2023. Elle est hypnothérapeute. Avant cela, j'étais en mode « sauvetage de meubles ».

[Marina] Tu as d'abord amoindri les symptômes avant de traiter les causes profondes deux ans plus tard.

[Laura] Exactement, car je banalisais tout. J'ai fait un rejet de la profession, puis j'ai compris qu'on pouvait l'exercer différemment. La plus grosse pression, c'est moi qui me la mettais toute seule. Il faut désapprendre à se reconnecter le soir pour boucler une "to-do list" qui ne finit jamais. C'est un puits sans fond.

[Marina] Cela a aussi impacté ton estime de toi ?

[Laura] Oui. Les premières années étaient valorisantes, mais avec plus de responsabilités et l'affaiblissement dû à l'épuisement, je me sentais vulnérable, pas au top. C'est dur à accepter chez les avocats où il faut montrer qu'on va tout défoncer. Je n'étais plus heureuse. Je devenais un robot déshumanisé qui courait après le temps, même avec mon fils le matin. Quand je jouais avec lui, je pensais à ma liste de tâches. C'était terrible.

28:00 La naissance de Terra Légal et de la médiation

[Marina] À quel moment as-tu décidé de changer d'horizon ?

[Laura] Environ un an après l'épisode de mars 2022. J'ai passé des entretiens en entreprise mais je sentais que ça ne m'épanouirait pas. À l'été 2023, j'ai décidé de créer mon propre cabinet, Terra Légal, en droit social. J'avais cofondé une association de médiation en avril 2023. Je voulais allier les deux : accompagner les entreprises de façon positive, constructive, avec de la médiation. C'est possible d'être avocate à sa sauce.

[Marina] À quoi ressemble ton nouveau quotidien ?

[Laura] Je choisis avec qui je travaille et sur quoi je travaille. C'est très différent et agréable. Je veux explorer des projets avec d'autres métiers : psychologues, comédiens, consultants. Être le capitaine à bord redonne une estime de soi incroyable. J'ai appris à dire non. En 2024, j'ai dit plus souvent non qu'en dix ans. Dire oui à tout, c'est souvent dire non à ce qu'on a vraiment envie de faire.

[Marina] La réussite, ce n'est pas que le chiffre d'affaires pour toi aujourd'hui ?

[Laura] Non, je me détache de ce que les autres pensent. La réussite pour moi, c'est l'impact positif. Je fais aussi du bénévolat pour « Les Bureaux du Cœur », une association nantaise qui met en relation des entreprises avec des personnes sans domicile pour les loger le soir et le week-end. C'est génial.

33:00 Conclusion : l'équilibre comme définition de la réussite

[Marina] Laura, j'ai l'impression que tu as trouvé ton point d'équilibre entre Terra Légal, la médiation et tes valeurs sociales.

[Laura] Complètement. L'équilibre, c'est mettre des actions en face de ses valeurs.

[Marina] Je recommande pour finir le livre d'Élise Fabing, Ça commence par la boule au ventre, qui parle justement du parcours des avocates. Merci Laura pour ce récit. Je te souhaite une très belle année 2025. Nous referons le point dans quelques années.

[Laura] Avec plaisir. Merci Marina.

[Marina] L'épisode est terminé. J'espère que cette interview vous a enrichis. N'hésitez pas à nous soutenir avec des étoiles sur Apple Podcast ou Spotify. Prenez soin de vous.

Animé par
Marina Bourgeois
Après quinze ans dans le secteur juridique et la chasse de têtes, Marina Bourgeois accompagne depuis maintenant dix ans les femmes et les hommes souhaitant y voir clair dans leur vie professionnelle et/ou traversant une période de surchauffe ou d’épuisement.