
Dans la famille, on a été éduqué pour être heureux au travail
Après avoir été Directeur de la performance pendant des années, Jérôme décide de changer de voie et de devenir menuisier.
Entre le besoin d'utiliser ses mains, de revenir à un coeur de métier technique et le temps qui passe, Jérôme opère le grand virage via le dispositif démission-reconversion. Il témoigne de son cheminement intérieur, de l'impact de sa décision sur la structure financière de son foyer, de la densité de ses formations, des galères pour trouver une alternance, de son premier jour en tant que menuisier, de la difficulté (parfois) de tout reprendre à zéro... et de son petit doigt scié il y a peu !
Dans cet épisode, nous parlons d'artisanat, de menuiserie, d'ébénisterie, des Compagnons du Devoir, de l'APEC, de pro-activité, d'alternance, de pâtisserie, d'éducation, d'escaliers, d'humilité, d'apprentissage, de charge mentale & de renouement avec le corps.
Bonne écoute et très bon début d'année !
Marina
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[Marina] Avancer, douter, reculer, hésiter, choisir, réussir, chuter, rebondir. Ce sont ces mouvements de la vie que nous traversons toutes et tous que je questionne dans ce podcast. Je suis Marina Bourgeois et reçois à mon micro des invités au parcours de vie singulier, mouvants, parfois fracturés, mais surtout inspirants. Bienvenue dans le podcast Cheminement. Mon invité du jour s'appelle Jérôme, c'est un ami qui va vous raconter son parcours de reconversion. Il a été directeur de la performance pendant de nombreuses années avant de devenir menuisier. Hello Jérôme !
[Jérôme] Bonjour Marina, ça va très bien.
[Marina] Jérôme, qu'est-ce qui te manquait dans ta vie professionnelle d'avant pour que tu aies ce besoin de changer ?
[Jérôme] Ce qu'il me manquait, c'était d'y toucher, de fabriquer quelque chose. Quand j'étais petit, je voulais être menuisier-pâtissier. J'ai découvert que la pâtisserie n'était pas mon truc en tant que métier, mais j'ai suivi mes études, passé mon bac et je suis tombé dans un métier que j'ai beaucoup aimé où j'ai gravi les échelons. J'ai terminé sur du management et de la gestion, mais j'en avais marre de gérer les gens. Ce qui m'intéressait, c'était de mettre les mains dedans, de faire de la technique. À 45 ans, je me suis dit que si je devais changer, c'était maintenant. J'ai toujours aimé le bois et la construction.
[Marina] Est-ce que tu avais déjà précisément l'idée de devenir menuisier pendant ta première carrière ?
[Jérôme] Ce n'était pas une frustration traînée depuis longtemps, mais à un moment, l'envie de changer et ce métier en particulier se sont imposés.
[Marina] As-tu joué la carte de la prudence ? As-tu fait des immersions ?
[Jérôme] C’était une conjonction de prudence et d'irresponsabilité. Je n'ai pas vraiment fait d'immersions, mais j'ai prévenu mon patron entre deux et trois ans avant que j'allais m'en aller car je ne voulais pas partir mal. N'ayant pas pu obtenir de rupture conventionnelle, j'ai dû monter un dossier de CEP démissionnaire pour l'aspect financier. C'est un dossier lourd et formel, comme un appel d'offre, où il faut argumenter sur le fait que c'est un métier en tension. J'ai eu une conseillère APEC qui m'a bien orienté, même s'il a fallu que je fasse le gros du boulot moi-même.
[Marina] Comment ta compagne a-t-elle vécu ce processus ?
[Jérôme] Elle m'a soutenu, même s'il y avait forcément des inquiétudes financières car je passais d'un salaire de cadre à un salaire d'ouvrier. Heureusement, Pôle Emploi complète mon salaire pendant une partie du temps. Elle partage la conviction qu'il ne faut pas se laisser mourir au travail. Plus globalement, mes frères et mes parents ont réagi positivement. On a été éduqués pour être heureux ; nos parents ne nous ont jamais imposé de métier mais voulaient que l'on fasse un boulot qui nous plaise. C'est une chance car cela évite bien des freins originels.
[Jérôme] Pour me lancer, j'ai cherché des formations de base pour attaquer la menuiserie et le plus simple était un CAP. Comme j'ai le bac, cela peut se faire en un an. J'ai ciblé les Compagnons du Devoir à Angers car ils ont une image de qualité. Le plus dur n'est pas l'école, mais de trouver un patron qui accepte de vous prendre en alternance quand vous êtes "vieux" car on coûte plus cher : un jeune coûte 6 000 euros par an à l'entreprise alors qu'un profil plus âgé coûte trois à quatre fois plus. J'ai envoyé une bonne centaine de CV avec relances et coups de fil. J'ai trouvé une menuiserie industrielle de portes près de Nantes in extremis pour valider mon dossier de démission.
[Marina] Ça t'a fait quoi le premier jour en apprentissage ?
[Jérôme] J'étais hyper content de changer, même si tout s'est fait très vite. J'ai arrêté mon ancien boulot le 18 septembre et j'ai commencé la menuiserie la semaine d'après. C'était un switch complet : d'un boulot intense de cadre à ouvrier. En alternance, on côtoie des profils de reconversion de 25 à 55 ans, c'est très riche. En entreprise, je me suis retrouvé avec des collègues menuisiers dont la moitié n'avait pas fait d'études, ce qui changeait de mon univers précédent. L'école était géniale, mais en entreprise c'était varié : parfois j'apprenais, parfois je vissais des trucs toute la journée pour me faire la main. Le geste s'apprend en répétant.
[Jérôme] Après le CAP, j'ai senti que ce n'était qu'une entrée en matière. Pour monter mon entreprise ou être un salarié compétent à qui on donne des boulots intéressants, j'avais besoin de plus de bagage technique. J'ai donc décidé de faire un BP (Brevet Professionnel) sur deux ans pour devenir ouvrier qualifié ou chef d'équipe. Mais je savais que je ne tiendrais pas deux ans de plus dans la première boîte. Pour la seconde recherche, j'y suis allé plus intelligemment : deux soirs par semaine, j'allais directement voir les patrons d'entreprises ciblées à la sortie du boulot. Dans l'artisanat, le contact prime sur le CV.
[Jérôme] Je me suis fait peur lors de la première recherche, mais pour le BP, la 4e ou 5e boîte a été la bonne. C'est une boîte d'escaliers sur mesure de haute qualité. En arrivant, j'étais nul. C'est perturbant de passer d'un métier où on est en pleine maîtrise à 45 ans à un statut de débutant qui se fait engueuler ou reprendre. En menuiserie, ça ne pardonne pas : quand ce n'est pas vendable, ça se voit tout de suite. Il faut être prêt à cette difficulté et à cette humilité. Pour l'instant, je me plais en tant que salarié car cela me repose de ne pas avoir toutes les responsabilités de la direction.
[Marina] Quelle est la différence quand tu rentres chez toi le soir ?
[Jérôme] C'est la charge mentale. Je n'ai plus de problèmes dans la tête le soir. Je suis aux 39 heures "pour de vrai". J'ai beaucoup plus de temps pour ma famille. Physiquement, le changement est radical. Je découvre mon corps : je suis passé de "assis toute la journée" à "debout toute la journée" à porter des charges. J'ai redécouvert mon corps, ce qui est magique mais à double tranchant. Récemment, j'ai eu un accident : je me suis scié le petit doigt. J'ai eu de la chance de le garder, mais il ne reviendra pas en l'état. C'est une leçon d'humilité : j'ai voulu prendre un raccourci par manque de compétence alors que la sécurité fait partie intégrante du métier.
[Marina] Peux-tu nous expliquer la différence entre les métiers du bois ?
[Jérôme] Pour faire simple : les charpentiers font la structure de la maison. Les ébénistes font des meubles et de l'agencement. Les menuisiers sont entre les deux : si tu retournes une maison, tout ce qui est en bois et qui ne tombe pas, c'est de la menuiserie (fenêtres, parquets, escaliers). Je préfère les escaliers car on travaille du bois massif, c'est très agréable par rapport au mélaminé de l'agencement. Mon ancien métier appartient au passé, je n'ai pas envie de revenir en arrière, il va falloir que ça marche.
[Marina] Merci beaucoup Jérôme pour ce récit. Fais bien attention à tes doigts et bonne route pour la suite.
[Jérôme] Merci Marina.
[Marina] L'épisode est terminé. J'espère que cette interview vous a enrichis. N'hésitez pas à nous soutenir avec des étoiles sur Apple Podcast ou Spotify. Prenez soin de vous.