Jeanne Siaud-Facchin. Haut potentiel : quel impact sur la vie professionnelle ? (Redif)

Podcast
Saison 2
Ep 59
1h03 min
Marina Bourgeois
Publié le
August 8, 2024
Écoutez cet épisode SUR

À quoi s'attendre ?

Haut-potentiel : quel impact sur la vie professionnelle ?

Dans ce nouvel épisode, j'ai eu le plaisir de recevoir Jeanne Siaud-Facchin, ancienne interne des hôpitaux de Paris et Marseille, psychologue clinicienne et psychothérapeute.

Vous avez sans doute déjà entendu parler d'elle pour ses travaux sur les "HPI" : les hauts potentiels intellectuels que TF1 a mis à l'honneur dans une série récente avec la comédienne Audrey Fleurot.

En 2008, Jeanne publie le livre "Trop intelligent pour être heureux ?" qui la fait connaître. Elle y popularise le terme "zèbre" pour désigner les personnes à haut potentiel intellectuel. Autrement dit, les surdoués. Dans la foulée, elle fonde les centres Cogito'Z, spécialisés dans l'accueil des HPI, et créée l'association Zebra, centre de ressources pour les surdoués. Jeanne est par ailleurs auteure de nombreux ouvrages à succès sur le sujet et sur la méditation.

Elle nous fait part de ses recherches et de son expérience sur ce sujet "à la mode" mais néanmoins mais extrêmement sérieux et important pour les personnes se pensant HPI :

  • Comment savoir si l'on est HPI ?
  • Relire son passé lorsque l'on se découvre HPI sur le tard
  • Quel impact sur sa vie personnelle et sa relation aux autres ?
  • Lien entre hypersensibilité (#Ep. 4 du podcast) et haut potentiel.
  • Comment bien vivre sa singularité au travail ? ... autant de questions auxquelles Jeanne a eu la gentillesse de répondre, en partageant avec nous son expérience et ses précieuses connaissances.

Bonne écoute !

Marina

Transcription

00:00 Introduction : Jeanne Siaud-Facchin et le monde des "Zèbres"

[Marina] Bonjour à tous, ici Marina Bourgeois, fondatrice d'Oser Rêver sa Carrière. Je suis ravie de vous accueillir pour ce nouvel épisode. Comme vous le savez, le podcast, ce sont notamment des interviews d'hommes et de femmes au parcours de vie inspirant et qui, je l'espère, vous plairont et vous aideront dans vos questionnements de vie et de carrière. Très bonne écoute. Je suis ravie d'accueillir aujourd'hui Jeanne Siaud-Facchin, psychologue clinicienne et psychothérapeute. Vous avez déjà sans doute entendu parler d'elle pour ses travaux sur les hauts potentiels, les surdoués, les HPI. En 2008, Jeanne publie un livre qui a beaucoup fait parler, Trop intelligent pour être heureux ?. Elle y popularise le terme zèbre pour désigner les personnes à haut potentiel intellectuel. Jeanne a fondé les centres Cogitos et l'association Zebra. Elle est également l'auteure de nombreux ouvrages à succès sur les surdoués et la méditation. Bonjour Jeanne, merci d'avoir accepté mon invitation.

[Jeanne] Merci, je suis ravie de ce moment de partage autour de tous ces sujets qui me tiennent considérablement à cœur.

[Marina] Moi je suis d'autant plus ravie que j'avais lu ton livre et qu'on a souvent, chez nos accompagnés, des questions sur le haut potentiel. Jeanne, est-ce que tu peux nous expliquer ce que ça signifie exactement que d'être haut potentiel ?

05:00 L'importance du point d'interrogation et la genèse du travail

[Jeanne] Alors oui, bien sûr, mais je voudrais juste apporter une précision : mon livre s'appelle bien Trop intelligent pour être heureux ? mais avec un point d'interrogation. C'est très important car c'est un questionnement sur le lien entre l'intelligence et le fait de se sentir heureux, à sa place, bien dans sa peau. Ce livre a permis pour la première fois en France de parler des adultes à haut potentiel ; il n'existait strictement aucun bouquin là-dessus avant.

[Jeanne] Je m'y suis intéressée parce qu'il y a une vingtaine d'années, je travaillais à la Pitié-Salpêtrière dans un laboratoire de recherche sur le fonctionnement intellectuel et cognitif avec le professeur Bernard Gibello. On recevait des adolescents en fracas scolaire et en lourde difficulté psychologique. À ma grande surprise, un nombre considérable de ces adolescents avaient des scores très élevés aux tests d'intelligence. Ces enfants brillantissimes, qu'on appelait "surdoués" (traduction de l'anglais gifted), étaient pourtant dans des souffrances psychologiques bouleversantes. J'avais dans la tête, comme beaucoup, l'image d'Épinal que si on était surdoué, on était un génie qui réussissait tout en claquant des doigts.

12:00 De l'enfant à l'adulte : la découverte de la "naïveté" clinique

[Jeanne] En montant les centres Cogitos, je rencontrais beaucoup de ces enfants et, lors des comptes-rendus, les parents s'effondraient souvent en larmes en me disant : « Mais vous êtes en train de parler de moi, j'ai toujours vécu comme ça ». Je me suis rendu compte, avec une certaine naïveté, que je ne m'étais jamais posé la question de ce que ces enfants devenaient à l'âge adulte. En 2006-2007, il n'y avait aucun livre en français sur le sujet et quasiment rien en anglais non plus. J'ai donc constitué des groupes de recherche clinique avec des parents non consultants pour comprendre leur vie de couple, leur vie pro, leur confiance en eux.

20:00 Le sentiment de décalage et la libération par la grille de lecture

[Jeanne] Le sentiment que partagent le plus ces adultes, c'est le décalage. Ils ont l'impression de ne pas être tout à fait normaux. Certains pensaient même être fous ou débiles parce qu'ils ne se sentaient jamais ajustés au fonctionnement des autres. Beaucoup ont erré pendant des années avec des diagnostics de bipolarité, d'Asperger, de schizophrénie ou de dépression chronique, essayant des molécules sans effet. Quand le voile se déchire et qu'ils comprennent enfin comment ils fonctionnent grâce à cette nouvelle grille de lecture, c'est une libération.

[Marina] Ça résonne beaucoup avec une consultante de mon cabinet qui a été identifiée tardivement. Pour elle, ça a été une libération complète, elle a pu relire son histoire.

[Jeanne] C'est une réconciliation avec ce que l'on est profondément. On arrête de se voir comme "trop excessif" ou "trop sensible" aux yeux des autres. Je pense à ce vieux monsieur de 82 ans qui, après son bilan, m'a dit : « J'ai enfin compris pourquoi j'avais ces zones d'ombre. Maintenant, tous les matins, je vois enfin la vie en couleur ». C'est cette réconciliation qui transforme tout.

28:00 Pourquoi le mot "Zèbre" ?

[Marina] Pourquoi avoir choisi ce mot-là ?

[Jeanne] C'est venu d'un concours de circonstances dans une école. On parlait de "EIP" (enfants intellectuellement précoces) et je trouvais ça moche. J'ai dit : « On n'a qu'à les appeler des zèbres ». Le zèbre est unique, ses rayures sont comme des empreintes digitales. Il court vite, créant un effet stroboscopique qui le rend difficile à cerner, et il a besoin de vivre en tribu, ce qui souligne l'importance de l'affectif. Le terme est même rentré dans le dictionnaire Larousse cette année.

35:00 Les trois piliers du fonctionnement Zèbre

[Marina] Quelles sont les caractéristiques singulières qui font qu'on est "zébré" ?

[Jeanne] Il y a trois piliers indissociables. Le premier est l'intelligence, vue comme une capacité puissante à faire des liens (inter-ligere). C'est le chef d'orchestre des fonctions exécutives qui organise les compétences cognitives. C'est une intelligence brillante, comme un diamant.

[Jeanne] Le deuxième pilier est la sensibilité, et non la sensiblerie. C'est une capacité exacerbée des cinq sens. On voit en vision périphérique ce que les autres ne voient pas. On capte des sons très ténus, ce qui peut rendre les open-spaces épuisants. C'est une porosité à l'environnement, vibrer au moindre murmure du monde. J'ai même travaillé sur l'odorat : la haute intelligence est souvent corrélée à une hypersensibilité olfactive.

[Jeanne] Le troisième pilier, ce sont les hautes compétences émotionnelles. On détecte les émotions chez soi et chez les autres, ce qui donne une grande empathie. Souvent, cela se traduit par le mot "trop" : trop d'émotions à fleur de peau, ou à l'inverse, un évitement émotionnel par protection, donnant une apparence froide alors que c'est une réaction à un afflux sensoriel massif.

42:00 HPI au travail : Épuisement et suradaptation

[Marina] On voit souvent au cabinet des HP en burnout. Est-ce qu'on est plus sujet à la fatigue chronique ou à l'épuisement ?

[Jeanne] Oui, pour plusieurs raisons. D'abord, le besoin de s'ajuster en permanence à un environnement professionnel dont les codes sont loin des vôtres. C'est comme être un Barbapapa : se flexibiliser sans cesse pour rentrer dans le cadre. Cela demande une énergie intellectuelle et psychologique énorme. Il y a aussi le risque de "se quitter soi-même", une forme d'abandon de son identité pour survivre, ce qui est très pernicieux. La lutte intérieure permanente pour combler le décalage est exténuante.

50:00 Le diagnostic : Comment en avoir la certitude ?

[Marina] Comment faire pour en avoir la certitude ? Beaucoup de femmes se reconnaissent à travers le diagnostic de leurs enfants.

[Jeanne] La seule façon, c'est le bilan psychologique. L'autoproclamation après avoir lu un livre peut aider, mais elle peut aussi amener à tout justifier par l'étiquette HP, ce qui ferme la porte à une vraie compréhension de soi. Un bilan n'est pas un test de grossesse positif ou négatif. C'est dresser une carte de son territoire intérieur. On explore l'intelligence avec un score de QI (le critère international est ≥ 130), mais on analyse surtout qualitativement comment la personne raisonne. On complète par des tests projectifs pour comprendre la dynamique émotionnelle. L'ensemble dure environ deux heures.

58:00 Carrière, génétique et regard sur la série TF1

[Marina] Y a-t-il un fil conducteur dans les choix professionnels des HP ?

[Jeanne] Oui, ils ont besoin d'une marge de manœuvre, de liberté et de créativité. On en trouve beaucoup dans les professions libérales, l'entrepreneuriat, le soin, les arts et la politique. Ils ont des valeurs non négociables : justice, vérité, engagement. Leur moteur est souvent d'aider l'humanité à mieux vivre. Quant à savoir si on naît HP : la part génétique est désormais incontestée grâce à l'IRM fonctionnelle qui montre que le cerveau HP traite l'information plus vite.

[Marina] Un mot sur la série HPI de TF1 ?

[Jeanne] C'est une série sympa. Le personnage de Morgane Alvaro, bien que caricaturé, montre bien le fonctionnement inductif : assembler des détails captés très vite pour arriver à une intuition géniale. C'est bien que ce soit une femme, issue d'un milieu modeste, montrant que l'intelligence c'est aussi de la débrouillardise. Ça a permis de populariser le sujet, même s'il faut garder à l'esprit que c'est une fiction.

[Marina] Un grand merci Jeanne pour ton temps et ces précieuses informations.

[Jeanne] À bientôt Marina.

[Marina] L'épisode est terminé. J'espère qu'il vous a enrichis. N'hésitez pas à nous soutenir avec des étoiles sur Apple Podcast ou des avis sur les réseaux. À très bientôt et surtout, prenez soin de vous.

Animé par
Marina Bourgeois
Après quinze ans dans le secteur juridique et la chasse de têtes, Marina Bourgeois accompagne depuis maintenant dix ans les femmes et les hommes souhaitant y voir clair dans leur vie professionnelle et/ou traversant une période de surchauffe ou d’épuisement.