
Huit dépressions en trente ans. Parcours d'une vie sinusoïdale
Gilles Paris est écrivain et attaché de presse dans l’édition depuis trente-cinq ans. Vous le connaissez très certainement pour son best-seller, "Autobiographie d’une courgette", qui a fait l’objet d’un film césarisé et multi-récompensé. Son parcours de vie est passionnant et son dernier livre auto-biographique bouleversant.
"Certains cœurs lâchent pour 3 fois rien" - paru aux éditions Flammarion - c'est à la fois la mise à nue d’un homme qui ose parler du tabou qu’est hélas toujours la dépression
aujourd’hui et un très beau pied de nez à celles et ceux qui pensent qu'elle
est réservée aux faibles.
Gilles a connu les excès, le succès, l’amour et a sombré par huit fois dans le gouffre qu’est la dépression. Huit fois en trente ans, pendant lesquels il a connu les hôpitaux psychiatriques, les descentes, les remontées, et les rechutes.
Il est tombé 8 fois et s’est relevé à chaque fois. Récit de 30 ans d'une vie sinusoïdale…
Références citées dans l'épisode :
Gilles Paris, Certains coeurs lâchent pour trois fois rien, Flammarion.
Gilles Paris, Autobiographie d'une courgette, Phileas.
Philippe Labro, Tomber 7 fois, se relever 8, Gallimard.
Gérard Garouste, L'intranquille, L'iconoclaste.
Marina Bourgeois
[Marina] Bonjour à tous, ici Marina Bourgeois, fondatrice de Oser Rêver sa carrière. Je suis ravie de vous accueillir pour ce nouvel épisode. Comme vous le savez, le podcast Oser Rêver sa carrière, ce sont notamment des interviews d'hommes et de femmes au parcours de vie inspirant et qui, je l'espère, vous plairont et vous aideront dans vos questionnements de vie et de carrière. Très bonne écoute. C'est l'auteur de huit romans à succès que je reçois aujourd'hui avec beaucoup d'émotion tant son parcours de vie m'a bouleversée. Gilles Paris est écrivain et attaché de presse dans l'édition depuis 35 ans. Vous le connaissez très certainement pour son best-seller Autobiographie d'une courgette, qui a fait l'objet d'un film césarisé et multirécompensé.
[Marina] Son dernier livre, paru aux éditions Flammarion, Certains cœurs lâchent pour trois fois rien, est un uppercut. C'est à la fois la mise à nu d'un homme qui ose parler du tabou qui hante hélas toujours aujourd'hui la dépression. C'est aussi un très beau pied de nez à celles et ceux qui pensent que la dépression est réservée aux faibles. Et c'est également une ode à l'espoir pour toutes celles et ceux qui sont dans l'obscurité. Gilles a connu les excès, le succès, l'amour, et a sombré par huit fois dans le gouffre qui est la dépression. Huit fois en 30 ans pendant lesquels il a connu les hôpitaux psychiatriques, les descentes, les remontées et les rechutes. Il s'est relevé à chaque fois. 30 ans de vie sinusoïdale faite de fragilité, d'espoir, de désespoir et de force herculéenne pour se relever, se retrouver et défier la mélancolie. Bonjour Gilles, merci beaucoup d'être à mon micro.
[Gilles] Bonjour. Merci. Merci de m'avoir invité.
[Marina] Écoute, je te le disais en off, je suis hyper contente de t'avoir ce soir. Je suis hyper contente que tu aies accepté l'invitation alors que voilà, je suis pas un grand média, je suis un tout petit truc et ça me fait tellement plaisir. En plus, j'ai vraiment à cœur d'apporter ma petite pierre à l'édifice du fait de démystifier, désacraliser aussi tout ce qui est de l'ordre de la pathologie mentale ou psychique. Tu es attaché de presse depuis plus de 30 ans, tu es l'auteur de nombreux livres et clairement celui-là est le plus personnel, il est autobiographique. Tu imaginais dans ta vie un jour écrire à la première personne et raconter toute cette vie hyper riche mais hyper dure aussi sous certains angles ?
[Gilles] Non honnêtement non parce que quand j'ai traversé ces dépressions... On m'a parlé de huit dépressions en 30 ans. J'ai 62 ans, donc ça représente la moitié de ma vie à peu près. Et très honnêtement, j'ai été incapable de créer, j'ai été incapable d'écrire pendant ces périodes-là. La plupart des écrivains aiment bien écrire accompagnés d'une forme de souffrance ; c'est stimulant pour eux. Moi, c'est tout le contraire. Pour écrire, il faut que je sois bien dans ma tête, bien dans ma peau. Sinon, ça marche pas. J'ai fait des essais quand j'étais dans les hôpitaux, j'ai noirci des cahiers et puis quand je les relisais, je trouvais ça absolument stérile et vraiment mauvais.
[Gilles] Donc j'ai attendu 2017, qui est l'année de ma dernière dépression, la huitième. Un de mes très bons amis, qui est photographe, m'a tenu tête pour que j'écrive une lettre à propos des relations complexes que j'avais avec mon père. Il me l'a dit 100 fois. À un moment donné, ça a fini par résonner en moi. Un soir, je me suis mis à l'ordinateur. C'est venu comme une inondation de mots. Je me suis mis à écrire comme un fou. C'est vraiment ça le robinet des mots et j'ai senti pendant l'écriture de la lettre que la dépression s'en allait. Parce que les dépressions, on sent souvent quand elles arrivent et puis on sent quand elles s'en vont. Néanmoins, cette lettre m'a sorti de la dépression et je l'ai gardée dans mon ordinateur jusqu'à ce qu'une éditrice que je ne connaissais pas m'écrive un mot adorable. Elle sentait qu'il y avait bien plus de mots à sortir que lors de mes précédentes interviews.
[Marina] Tu parlais de ton père justement. Tu confesses dans le livre une sorte de tragédie familiale avec une famille dysfonctionnelle. Un papa colérique, humiliant, une mère plutôt absente qui est plus épouse que mère. Il y a une scène assez terrible à tes 20 ans, assez violente, avec ton père. Je te laisse la raconter si tu es OK.
[Gilles] Oui. Mon père n'était pas un monstre d'un bloc, mais c'était un homme colérique qui s'ennuyait probablement dans sa vie. C'est une scène d'une rare violence, mais plus que les coups qu'il m'a portés, ce sont ses mots surtout qui m'ont fait mal. Les coups finissent par s'estomper, je ne ressens plus son coup de poing dans mon ventre aujourd'hui. Mais les mots sont restés longtemps. Quand on dit à son fils : « Tu ne vaux rien, tu ne feras jamais rien de ta vie », c'est quelque chose qui, quand vous connaissez un échec, vous renvoie à ces phrases. Longtemps, ça a été un frein à l'intérieur de moi. J'avais le sentiment d'être en verre, d'une fragilité extrême. D'ailleurs, les dépressifs ne sont pas des gens faibles, ce sont des gens hypersensibles.
[Gilles] Quand on ne connaît pas les cliniques psychiatriques, on peut en avoir peur. Un médecin m'a dit un jour : « Gilles, on va vous envoyer à Sainte-Anne ». J'étais terrifié. J'imaginais que j'allais voir des gens avec des chapeaux pointus sur la tête. Et en fait, j'ai rencontré des gens comme moi tout simplement, qui n'étaient pas bien. Dans les hôpitaux, on se fout perdument de la classe sociale. Personne ne vous demande ce que vous faites dans la vie. On veut savoir pourquoi vous êtes là. On rencontre pour la plupart des gens hyper gentils, hyper sensibles, trop gentils, qui se sont fait marcher dessus.
[Marina] Tu disais dans une interview que les personnes que tu as rencontrées à l'hôpital, tu ne les as jamais revues mais jamais oubliées.
[Gilles] C'est vrai. Dans les cliniques, j'avais le sentiment presque d'être en famille. On était capables entre nous de nous comprendre alors que mon entourage proche était tellement démuni. Je savais qu'en sortant, il allait falloir me reconstruire hors de ces murs et je n'ai jamais pensé que c'était une bonne idée de s'échanger des numéros de téléphone. On n'est pas en vacances. C'est aussi une façon de laisser ça derrière soi.
[Marina] Je vais te sortir la petite phrase que détestent toutes les personnes en dépression. Sur le papier, tu as tout : une belle carrière, des romans à succès, des prix, Laurent, ton mari qui est ton rock, ton équilibre. Et pourtant la faille s'est ouverte à huit reprises. Les gens ne comprennent pas ce gouffre vertigineux.
[Gilles] C'est normal, ils ne l'ont pas vécu. C'est comme un dédoublement de personnalité. Une personne qui n'est pas vous rentre en vous et vous fait faire des choses que vous ne faites pas d'habitude. On peut sourire, on peut avoir un fou rire en étant dépressif, mais on n'a pas « tout pour soi » parce que si c'était le cas, on n'en serait pas arrivé là. La pire phrase c'est : « Mais enfin tu n'as pas le cancer ». Pour un dépressif, c'est terrible parce qu'il culpabilise déjà en permanence. C'est comme si on lui mettait les deux mains sur les épaules pour l'enfoncer sous l'eau.
[Marina] On perd confiance totalement en soi. On a l'impression qu'on ne va jamais s'en sortir. Combien de temps durent ces phases ?
[Gilles] Les psychiatres parlent de 8 mois pour une durée minimale, puis une bonne année pour remonter la pente. C'est entre un an et un an et demi de vie. Ma plus grande dépression a duré 2 ans. Quand vous vivez ça au quotidien, c'est dur. On ne connaît pas les raisons d'une dépression. Tout le monde crée des hypothèses : le médecin, la famille, le patient... Moi j'ai essayé d'aller aux origines dans ce livre mais infini, on n'en sait rien. C'est une maladie psychique, une maladie de l'âme, donc c'est complexe.
[Marina] Il faut s'extraire du monde ?
[Gilles] Oui. J'avais plus l'impression d'être chez moi dans les hôpitaux que lors de mes premières sorties autorisées. J'allais chez moi, je ne reconnaissais pas mon chez-moi et j'avais hâte de retourner dormir à l'hôpital. On est protégé par de hauts murs, on s'occupe de vous. Je donnais mon portable à mon mari, j'étais privé volontairement de tout contact. Je me souviens d'un hôpital sans télévision car ils voulaient que les patients réfléchissent à leur avenir. J'ai passé des soirées entières allongé à regarder le plafond. Ça m'a permis d'éclaircir mon horizon.
[Gilles] Les séjours sont rarement longs, 15 jours à un mois. On vous redonne des points de repère : manger à horaires réguliers, prendre ses médicaments. Ça m'a toujours stupéfait d'apprendre que des malades jettent leurs médicaments. Ce sont des béquilles nécessaires. Je suis au lithium depuis 15 ans maintenant, c'est un régulateur d'humeur. À chaque sortie, je redoutais de retrouver le regard de ceux qui m'observent.
[Marina] Et Laurent dans tout ça ?
[Gilles] On a eu des hauts et des bas. Au début, il n'a rien compris. Il venait me voir et il pleurait : « Mais quand est-ce que tu rentres à la maison ? ». Je me détestais de le faire souffrir. Les médecins le trouvaient parfois trop dur avec moi, mais c'est parce qu'il ne supportait pas de me voir mal. On a traversé tout ça ensemble et ça nous a consolidés. Ça fait 21 ans qu'on est ensemble.
[Gilles] J'ai identifié une sorte d'égocentrisme involontaire car on ne ressent plus que sa propre souffrance. Pour s'en sortir, le sport m'a énormément aidé. J'y ai appris le gainage. Quand on sort d'une dépression, le gainage c'est presque une philosophie. Il faut serrer les coudes, tenir sur un temps donné. C'est une vie un peu monacale, rude, mais c'est ce qui permet de s'en sortir. Ma deuxième dépression, je faisais jusqu'à 6 heures de sport par jour en remontant la pente. Je suis excessif, mais il y a de bons excès qui sauvent.
[Marina] Tu sens aujourd'hui quand tu rentres dans une zone rouge ?
[Gilles] Oui, je connais bien les symptômes. J'ai une épée de Damoclès au-dessus de la tête, mais je n'y pense pas tous les jours. La vie est belle et j'aime profondément vivre. C'est ce qui m'a sauvé. Huit dépressions, c'est énorme, il faut une force herculéenne pour remonter. Mais j'avais cette envie de m'en sortir, ce système d'autodéfense naturelle.
[Marina] Il y a eu un impact sur ta carrière. Tu as même dû quitter ton poste de salarié pour devenir indépendant.
[Gilles] Oui. Quand on revient au bureau après une dépression, il y a une forme de méfiance, même chez ceux qui vous aiment. On se demande si vous êtes encore suffisamment costaud. J'ai dû prendre la décision de quitter les maisons d'édition. Sans la dépression, je n'aurais jamais eu cette idée. J'ai appris à travailler différemment et à reprendre ma liberté. Aujourd'hui, je suis apaisé. Je suis humain, avec des failles, mais j'ai tourné le dos aux mauvais excès. J'aime les gens qui se réparent.
[Marina] Des projets ?
[Gilles] J'ai un roman qui sort en septembre chez Gallimard, un roman pour les ados sur le harcèlement scolaire et l'abus des réseaux sociaux. Je pars d'ailleurs demain en Touraine pour en parler. C'est le bon côté de la "sortie des lieux".
[Marina] Merci infiniment Gilles. Ton témoignage est précieux. L'épisode est terminé. J'espère que cette interview vous a plu. À très bientôt et surtout prenez soin de vous.