Dans "Un effondrement", je raconte le burn-out de ma femme. Alexandre Dyck, auteure et journaliste

Podcast
Saison 1
Ep 11
51 min
Marina Bourgeois
Publié le
July 7, 2021
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À quoi s'attendre ?

Un effondrement : le burn-out raconté par un mari

Je reçois aujourd'hui Alexandre Duyck, journaliste, écrivain et enseignant en école de journalisme. C'est à l'écrivain que je m'adresse dans cet épisode puisque Alexandre a écrit un très beau roman intitulé "L'effondrement" dans lequel il raconte le burn-out de son épouse. Or, comme vous le savez, le burn-out est l'un de mes sujets de prédilection.

Au-delà de la qualité et de la justesse de ses propos sur le sujet, Alexandre nous livre une matière très précieuse et rarement abordée : le burn-out vu par le prisme du conjoint.

Alexandre a en effet assisté à l'effondrement de sa femme, travailleuse sociale passionnée par son travail qui, un jour, n'a plus pu.

Le livre interroge notamment sur le rôle et la place de l'aidant, du compagnon de vie qui oscille bien souvent entre impuissance, impatience, maladresse, incompréhension et auto-protection.

"Un effondrement", c’est une vraie introspection, un voyage intérieur qui oblige le narrateur à reconsidérer sa vie et son quotidien pour ne pas rester le témoin impuissant d’une souffrance qui mine et menace le couple.  

C’est un récit délicat, pudique et bouleversant sur l’épuisement professionnel et la chute de ceux que l’on pense, à tort, fragile. C’est l’histoire de la vie qui craque, parfois, et qui oblige à livrer bataille pour renaître et envisager le monde différemment. C’est aussi un
livre qui montre à quel point il est important de mettre des mots sur les maux. Vivre un épuisement professionnel, c’est être frappé par la foudre. C’est se retrouver dans l’obligation de s’arrêter malgré soi. Parce que le corps dit stop.

Bonne écoute !

Marina

Transcription

00:00 Introduction : Le burnout raconté par le conjoint

[Marina] Bonjour à tous, ici Marina Bourgeois, fondatrice de Oser Rêver sa carrière. Je suis ravie de vous accueillir pour ce nouvel épisode. Comme vous le savez, le podcast Oser Rêver sa carrière, ce sont notamment des interviews d'hommes et de femmes au parcours de vie inspirant et qui, je l'espère, vous plairont et vous aideront dans vos questionnements de vie et de carrière. Très bonne écoute. Je reçois aujourd'hui Alexandre Dyck qui a écrit un très beau roman aux éditions Lattès intitulé Un effondrement. Alexandre a une triple casquette : il est journaliste, écrivain et enseignant en école de journalisme.

[Marina] C'est à l'écrivain que je vais m'adresser aujourd'hui parce qu'Alexandre s'est attaqué à un de mes sujets de prédilection, le burnout. Et au-delà de la qualité et de la justesse de ses propos sur le sujet, ce qui m'a profondément intéressée, c'est que l'épuisement est raconté non pas par celle qui le vit concrètement dans l'histoire, mais par son époux. C'est en effet Alexandre qui raconte l'effondrement de son épouse. Donc c'est le burnout vu, vécu et ressenti par le compagnon de vie, par le mari. Cet angle d'attaque est vraiment précieux et rarissime. Le livre interroge donc notamment sur le rôle et la place de l'aidant, du compagnon de vie qui oscile bien souvent entre impuissance, maladresse, impatience, incompréhension parfois et autoprotection. Bonjour Alexandre, merci beaucoup d'avoir accepté mon invitation.

[Alexandre] Bonjour, merci beaucoup.

05:00 Le portrait de Muriel : Une vocation de travailleuse sociale

[Marina] Alexandre, est-ce que tu m'autorises à faire le pitch du livre ? Ton épouse était à ce moment-là de sa vie travailleuse sociale dans une association catholique. C'est une femme qui vit à 2000 à l'heure, qui est totalement dévouée à son travail, qui est très investie, voire surinvestie, joignable et déplaçable à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Elle est passionnée, dédiée corps et âme aux personnes à qui elle venait en aide. Elle ne compte pas ses heures, tout ça pour un petit SMIC mensuel dans des bureaux délabrés, pas chauffés, avec des toilettes en bois dans la cour. Mais elle aimait profondément son métier. C'était un vrai choix de cœur, une vocation, jusqu'au jour où elle n'a plus pu, où son corps, dans un réflexe de survie, a dit stop. Elle s'effondre dans le cabinet du médecin. Je crois que tu n'étais pas à ce rendez-vous. Qu'est-ce qu'elle te dit quand elle rentre ?

[Alexandre] Euh, ça a duré longtemps. Donc moi, je suis un peu inquiet parce que c'est, entre guillemets, juste un rendez-vous chez la médecin généraliste pour ce qu'on croyait être une grosse fatigue en fait. Elle rentre peut-être deux heures après. Je vois ses yeux qui sont rouges comme les yeux d'un lapin. Je lui demande : « Qu'est-ce qui se passe ? ». Elle me dit : « Ben je me suis effondrée et elle pense qu'il faut que j'aille voir une psychiatre parce qu'elle n'est que généraliste. Mais elle pense que c'est sans doute un burnout et que ça va pas du tout ». En fait, elle n'y allait pas pour se faire arrêter, car elle n'avait jamais été arrêtée de sa vie, la maladie n'est pas son truc. C'est une guerrière. Elle y allait juste parce qu'elle avait du mal à aller bosser le matin, elle y allait à reculons.

12:00 L'omniprésence du déni et les signes ignorés

[Marina] On sait à quel point c'est important de nommer le mal. Est-ce que tu comprends tout de suite ce qui va se passer ? Est-ce que tu pressens que ça va être long ?

[Alexandre] Non, je ne comprends pas sur le moment. Je n'ai jamais eu personne autour de moi qui a fait un burnout. J'ai quand même un indice parce que, pour mon travail de journaliste, j'étais allé rencontrer quelques semaines avant une psychologue suisse spécialiste de la souffrance au travail. Elle m'avait expliqué les signes annonciateurs, mais à ce moment-là, je ne me sens pas concerné. Je ne sais pas que ma femme couvre un burnout et qu'il va nous tomber dessus. On se met dans le déni. Mon cerveau m'interdisait de me dire : « Attention, c'est ce qui va se passer sous ton toit ». C'est très sournois, ça arrive par gradation.

[Alexandre] Le titre de l'article que j'avais écrit pour le magazine Cosette était une citation de cette psychologue : « Le burnout, c'est pour les forts ». Elle explique que c'est pour ceux à qui on confie plein de boulot, les numéro 2 à qui le numéro 1 dit « fais-le ». Ils se chargent, ils mettent des couches sur leurs épaules parce qu'ils sont costauds. Et à un moment, heureusement que la corde casse, parce que si elle ne cassait pas au moment où il faut, ce serait encore bien pire.

18:00 Le gap terrible : Misère humaine et manque de moyens

[Marina] Ta femme est travailleuse sociale et aujourd'hui on assiste à une sorte de glamourisation du burnout, associé aux cadres et consultants. Or, le mot est né historiquement pour les soignants et aidants. Tu décris très bien le décalage entre ses missions — une cause humaine profonde — et le manque de moyens.

[Alexandre] Il est terrible ce gap parce que vous avez, presque au sens propre, toute la misère du monde qui vient vers vous et vous n'avez presque pas de moyens pour y répondre. Elle s'occupait des femmes qui se prostituent, notamment des mineures étrangères sans-papiers. Il en arrive tous les jours. Quand elle réussissait à en sortir une, c'était une victoire, mais une sur je ne sais combien. Comme elle était très conscientieuse, le fait de ne pas être soutenue par sa hiérarchie et d'avoir des conditions de travail terribles ne pouvait que conduire à ce que ça pète. On ne peut pas faire 40 ans de carrière dans ces conditions-là.

[Marina] Tu as culpabilisé, Alexandre, de n'avoir rien vu venir ?

[Alexandre] Oui, j'ai culpabilisé de ne pas avoir assez entendu son « j'y arrive plus ». Je l'ai poussée à aller travailler en disant : « Tu te reposeras ce weekend ». Je mettais des pansements alors que le bateau fuyait de toute part. J'aurais dû être plus attentif. J'essayais de la soulager en faisant toutes les tâches ménagères, je lui apportais même à manger à son bureau parce qu'elle ne mangeait pas de la journée. Elle buvait un litre et demi de café par jour pour tenir. Je l'alertais souvent : « Un jour ça va mal finir », mais ça restait des mots. Malheureusement, ça a mal fini.

[Alexandre] Ce qui m'a mis en colère, c'est de voir des pubs comme « Qui n'a pas encore fait son burnout ? ». On ne ferait jamais ça avec le cancer. Le burnout n'est pas une fantaisie qu'on s'offre, c'est une maladie qui brise des vies, des couples et des carrières.

32:00 L'extraction totale : La maison comme refuge

[Marina] Tu montres dans ton livre la nécessité de l'extraction totale, de couper physiquement et digitalement avec le travail. Pour ton épouse, le corps a parlé, elle n'a pas eu d'autre choix.

[Alexandre] La psychiatre l'a arrêtée net. Ça a duré un an et demi d'arrêts renouvelés jusqu'au jour où l'assurance maladie l'a déclarée « inapte à la reprise ». Ce mot l'a brisée. Pendant toute cette période, l'appartement a été son cocon, son refuge. Au début, elle ne pouvait pas mettre le nez dehors. Elle ne voyait personne, à part sa famille très proche. La seule façon de l'extraire était que j'organise des weekends ailleurs pour aller respirer. Elle a énormément dormi. Elle s'asseyait sur le canapé et bam, elle tombait. Elle récupérait des années de sommeil en retard.

[Marina] Il y a souvent une culpabilité à ne rien faire pendant ces arrêts. On m'a rapporté des personnes qui font un ménage de printemps frénétique pour se sentir utiles.

[Alexandre] Elle a fait ça ! Elle qui est extrêmement bordélique, elle s'est mise à ranger les placards, à trier les fringues. Elle me disait : « Je mets de l'ordre dans les placards pour mettre de l'ordre dans ma tête ».

38:00 Le déclic du documentaire : Ne plus être seule

[Marina] Vous avez vu le documentaire La mécanique du burnout d'Elsa Fayner ?

[Alexandre] Oui, et ça a été une lumière. Elle s'est dit : « Ah, je ne suis pas toute seule ». Ce documentaire a aussi été précieux pour nos parents, ils ont enfin compris l'ampleur de la chose. L'entourage a été très bienveillant, même s'il y a eu des maladresses de copains qui demandaient : « Bon, alors, elle reprend quand ? ». Ils voient qu'elle fait bonne figure pendant deux heures, mais ils ne voient pas qu'après, elle est vidée d'énergie. Dans son service, une autre collègue a fait un burnout et sa chef est partie juste à temps. C'est une machine qui broie les gens.

43:00 La reconstruction : Du social à la maroquinerie

[Marina] À un moment, il y a une lueur au bout du tunnel. Tu peux nous raconter ce retour aux désirs profonds ?

[Alexandre] La médecin l'a renvoyée à ses rêves d'enfant. Elle voulait vendre des fromages ou fabriquer des chaussures. Elle avait besoin de « faire » au sens de fabriquer, de voir le fruit de son travail manuel. À 43 ans, elle a postulé pour un CAP de maroquinerie à Paris. Elle a été prise, a obtenu son diplôme en 2020 et a créé sa propre marque : Rocati Manufacture (R.O.C.C.A.T.I). Le burnout a été un sauvetage. Comme me disait la psychologue suisse : « Heureusement que ces gens font un burnout, sinon ils seraient peut-être morts au travail ». C'est une alarme incendie.

48:00 Conclusion : Une vie plus sereine et un livre en cadeau

[Marina] Comment va-t-elle aujourd'hui ?

[Alexandre] Elle va bien. Elle a retrouvé sa joie de vivre. Elle a installé des garde-fous : elle est capable de dire « tel jour je ne travaille pas » ou « ma journée est finie ». Elle est intrinsèquement beaucoup plus sereine qu'avant. Le deuil de son ancien métier a été dur à cause de la culpabilité d'abandonner les gens, mais c'était une obligation de survie.

[Marina] Et le livre, elle en a pensé quoi ?

[Alexandre] Elle l'a accueilli comme un vrai cadeau. Elle avait perdu la mémoire de cette année et demi dans le brouillard, et en le lisant elle me disait : « Ah bon, j'ai fait ça ? ». Je lui ai rendu sa mémoire. Elle a aussi aimé que je raconte la réalité des travailleurs sociaux pour leur rendre hommage.

[Marina] Merci beaucoup Alexandre pour ce récit bouleversant. Tout plein de bonnes choses à ton épouse et à vous deux. À bientôt.

[Alexandre] Merci Marina. À bientôt.

[Marina] L'épisode est terminé. J'espère que cette interview vous a plu. N'hésitez pas à la partager. À très bientôt et surtout prenez soin de vous.

Animé par
Marina Bourgeois
Après quinze ans dans le secteur juridique et la chasse de têtes, Marina Bourgeois accompagne depuis maintenant dix ans les femmes et les hommes souhaitant y voir clair dans leur vie professionnelle et/ou traversant une période de surchauffe ou d’épuisement.

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