Bien que cela puisse prêter à sourire de prime abord, on peut être accro à son boulot, de la même façon que l’on peut être accro aux jeux, au sport, à la nourriture, au sexe, aux sensations fortes, aux différentes substances psychotropes, etc.
Si, à l’évidence, la dépendance au travail n’entraîne pas les mêmes effets qu’une dépendance à un produit, elle n’en reste pas moins délétère pour celle ou celui qui en est victime. Les conséquences peuvent être redoutables : rejaillissement sur la sphère sociale et familiale (isolement, divorce, éclatement familial) et sur le bien-être général, problèmes de santé, épuisement professionnel (burn-out), dépression, suicide, etc. Mais de quoi s’agit-il exactement ?
Parmi les nombreuses dépendances ou addictions traitées par les professionnels de santé (médecins addictologues, psychiatres, psychologues, infirmières, etc.), existe l’addiction au travail, également appelée workaholisme ou encore ergomanie.
Il s’agit d’une relation pathologique du sujet à son travail, caractérisée par une compulsion à lui consacrer toujours plus d’importance, de temps et d’énergie. Autrement dit, un besoin incontrôlable de travailler sans cesse.
Le workaholisme est sans aucun doute l’addiction la plus valorisée culturellement, celle qui inquiète le moins le commun des mortels. À l’inverse des addictions au jeu, à l’alcool ou aux produits psychotropes, le plus souvent dénoncées et méprisées, le workaholisme est généralement apprécié, encouragé voire attendu. C’est une addiction socialement acceptée pour laquelle le grand public voue respect et admiration (Evelyne Bouteyre). Cette acceptation culturelle en fait un mal difficilement repérable, dont les concerné(e)s n’osent pas parler et dont ils n’ont même, bien souvent, pas conscience. D’autant que le travail peut aussi être une profonde source de réalisation et de satisfaction personnelle pour le sujet concerné, l’entreprise qui l’emploie et les parties prenantes (collègues, clients, etc.).
Pour les “drogués du travail”, décrocher est compliqué, voire impossible. Le travail prend toute la place. Le Docteur Lejoyeux, psychiatre et addictologue, l’explique très bien dans son ouvrage Tout déprimé est un bien portant qui s’ignore, dans lequel il traite de l’addiction au travail. Ces “boulomanes” sont des drogué(e)s du travail, des “work-addicts”, et ne doivent pas être confondus avec celles ou ceux travaillant, par exemple, plus de 60 heures par semaine parce que les contraintes de leur métier l’exigent.
Bien que l’entreprise, le chef ou le secteur ne réclame pas une telle implication, l’accro au boulot fait sienne l’exigence d’être disponible quasiment 24 h/24.
En effet, les accros du boulot travaillent beaucoup non pas parce que c’est nécessaire, mais parce qu’ils en ont besoin. Les “workaholics” travaillent plus que ne le nécessitent les tâches et missions qui leur incombent, et plus que ne le nécessitent leurs besoins financiers de base. Ainsi, Snir et Zohar indiquaient-ils en 2000 que, pour un accro au travail, “le temps excessif passé au travail relève de pensées obsédantes du sujet à ce propos et non pas de contraintes extérieures ou financières”. Autrement dit, il faut distinguer le féru de travail, gros bosseur ayant une forte implication, et le dépendant, obsédé par son activité professionnelle et qui ne peut faire autrement que de surtravailler (en ce sens, voir les travaux de Peiperl et Jones, 2001).
Alors que le “gros” travailleur exprime le fait d’en faire trop au regard des bénéfices obtenus, le workaholic n’a plus d’attentes particulières. Le sur-engagement relève d’autre chose : un besoin personnel profond dénué d’attentes objectivement mesurables.
Plus concrètement, les workaholiques sont des personnes obnubilées par leur travail, qui ne peuvent pas ou plus s’arrêter de travailler, qui travaillent éperdument et sont dans l’incapacité totale de couper le cordon avec le travail. Elles ont un besoin viscéral de rester en contact avec le travail le soir, le week-end et durant les vacances. L’investissement est exagéré.
La frontière entre vie professionnelle et vie personnelle n’existe quasiment plus. La vie personnelle non plus…
Un temps de plus en plus important est consacré au travail. La vie familiale et/ou sociale en prend un coup : les moments passés en famille diminuent progressivement pour ne quasiment plus exister. Les week-ends se déroulent au rythme des dossiers, des consultations de mails et des appels téléphoniques. Les vacances peuvent être écourtées ou jalonnées de rendez-vous professionnels. La détente n’a plus sa place. Le vide n’existe pas.
La dépendance au travail, comme toutes les formes de dépendance, se reconnaît également par des tentatives vaines de réduction du temps accordé au travail. Provoquant une sensation de manque (angoisse, irritabilité), l’accro au travail préférera reprendre son rythme d’enfer plutôt que de s’astreindre à un sevrage, même progressif, douloureux. Il peut parfois arriver que la dépendance se mue en une forme particulière de trouble obsessionnel compulsif (TOC), conduisant à des comportements compulsifs, rituels ou à des pensées obsédantes liées au travail.
On pourrait se dire que travailler beaucoup n’est pas grave. En effet, beaucoup travailler peut même être source d’un profond épanouissement (nous ne dirons certainement pas le contraire chez Oser Rêver Sa Carrière, puisque nous travaillons beaucoup, adorons notre travail et faisons en sorte que nos clients adorent le leur !). Le sur-travail devient toutefois sérieusement problématique lorsqu’il se mue en un besoin dont on ne peut plus se passer.
Ce phénomène est bien connu dans d’autres pays, notamment en Amérique du Nord, où le terme “workaholism” est apparu pour la première fois en 1968 dans l’article On Being a Workaholic (A Serious Jest) du journal Pastoral Psychology. Il fut ensuite popularisé en 1971 par Wayne Oates dans son best-seller autobiographique : Confessions of a Workaholic. Au Japon, le phénomène est également répandu. Il existe en effet 350 centres d’aide spécialement dédiés à cette pathologie. Pour autant, de nombreux travailleurs japonais meurent chaque année à cause de leur dépendance au travail. Cette mort par surtravail est appelée karoshi.
Plus généralement, le boulomane “ne sait pas se détendre” ou “appuyer sur pause” et travaille “essentiellement sur un mode de maîtrise obsessionnelle”.
Attention donc si vous vous reconnaissez dans ce portrait. Il est peut-être temps de prendre un peu de hauteur et de comprendre la place qu’occupe le travail dans votre vie…