Deuil périnatal et retour au travail : comment reprendre son activité après la perte d'un bébé ? Jessica Rabeau témoigne

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Récits et témoignages
8 minutes de lecture
Jessica Rabeau
Publié le
July 6, 2026

Qu'est-ce que le deuil périnatal, et pourquoi en parler dans le monde du travail ?

Le deuil périnatal désigne la perte d'un bébé pendant la grossesse ou dans les premiers joursde vie. Dans sa définition médicale stricte, il concerne les décès survenus à partir de 22semaines d'aménorrhée et jusqu'à 7 jours après la naissance. Cela inclut les interruptionsmédicales de grossesse (IMG), les morts fœtales in utero, certains accouchements trèsprématurés, ou encore les décès néonataux précoces. Mais au-delà de cette définition, ledeuil périnatal recouvre aussi toutes les interruptions de grossesse qui bouleversentprofondément les parents, y compris les fausses couches/arrêts naturels de grossesse.En parler, que ce soit dans la sphère privée ou professionnelle, est très important.

C'est un deuil encore très tabou alors qu'il touche énormément de familles. En France, en 2022, pour environ 750 000 naissances vivantes, on comptait aussi 200 000 fausses couches, 7 000interruptions médicales de grossesse et 4 000 morts fœtales in utero. Au total, ces chiffresreprésentent une réalité massive (environ 40% des grossesses) et pourtant très peu visible.C'est précisément là que le monde du travail entre en jeu. Parce que derrière chacun de ces chiffres, il y a une personne qui, tôt ou tard, va devoir reprendre le travail. Souvent sans que son employeur, son manager ou ses collègues sachent vraiment quoi faire.

Interview

Tu as toi-même traversé un deuil périnatal. Que s'est-il passé ?

Lors de ma deuxième grossesse, à l’échographie des cinq mois, les médecins ont détecté une anomalie importante chez notre bébé. Et je me souviens encore très précisément de ce moment, car c'est quelque chose qui marque profondément. J'étais dans un état de… sidération. A la fois totalement présente et complètement en dehors de la réalité. Ensuite, tout s'est accéléré très vite.

Dès le lendemain, j'avais un rendez-vous en maternité de niveau 3, à l'hôpital Louis-Mourier à Colombes en région parisienne, pour une nouvelle échographie avec une gynécologue spécialisée du service de Diagnostic Anténatal. Le diagnostic a été confirmé : notre bébé était atteint d'un spina bifida sévère. Il s’agit d’une malformation de la colonne vertébrale qui apparaît pendant le développement du fœtus : la colonne ne se referme pas complètement. Selon la localisation de la malformation, les conséquences peuvent être très variables. Mais dans notre cas, elle était située assez haut dans la colonne, ce qui rendait les atteintes particulièrement sérieuses.

Une équipe médicale collégiale, qui se réunit chaque semaine, a étudié notre dossier. C'estle protocole pour ce type de situation. À l'issue de cette réunion, il a été décidé que notresituation relevait des critères permettant une interruption médicale de grossesse (IMG).Avec mon conjoint, nous avons alors pris la décision d'interrompre la grossesse.Ce que peu de gens réalisent, c'est qu'une IMG à plus de 22 semaines d'aménorrhée, est concrètement un véritable accouchement. C'est une expérience extrêmement violente physiquement, émotionnellement, psychiquement. Pour moi, il y a eu un avant et un après.

Comment se déroule concrètement le parcours une fois le diagnostic posé ?

Après la confirmation du diagnostic à l’hôpital, tout s’est accéléré : les rendez-vous médicaux, les échanges avec la sage-femme, la psychologue, la réflexion autour de ladécision. Tout cela s’est passé dans un temps très court jusqu’à la validation médicale collégiale. La sage-femme spécialisée du service diagnostic anténatal nous a alors été d’une aide très précieuse pour comprendre quelles étaient les différentes implications, décisions à prendre, quels étaient nos droits aussi en ce qui concerne le congé maternité, paternité, etc.Ensuite, nous nous sommes retrouvés face à une étape que nous n’avions pas du tout imaginée : planifier la date de l'accouchement. C'est quelque chose de très difficile à décrire tant cela paraît irréel… Vient ensuite l'accouchement lui-même et la rencontre avec notre enfant. Un moment hors du temps… J'aurais tellement de choses à écrire sur cette période si particulière, entre l'annonce du diagnostic et l'accouchement. Une période où le temps semble suspendu. Où l'on continue à sentir son bébé bouger, à lui parler, à l'aimer, tout en sachant qu'on va devoir lui dire au revoir quelques jours plus tard.Et puis il y a ces quelques heures passées avec notre enfant, cette rencontre si particulière, à la fois infiniment précieuse et infiniment douloureuse. Une période d'une intensité émotionnelle que les mots peinent à décrire. Puis viennent les choix autour des obsèques, des rituels, de ce que l'on souhaite faire ou non. Il faut savoir qu’il n'y a pas de modèle imposé, c'est à la fois une liberté et un poids supplémentaire.De notre côté, nous avons choisi d'être totalement pris en charge par l'hôpital. En région parisienne, dans le cadre du deuil périnatal à ce stade de grossesse, le Père-Lachaise prend en charge les corps des bébés au crématorium. Il organise également, une fois par trimestre, une cérémonie en leur honneur dans un espace de recueillement et demémoire dédié au sein du cimetière. J'y ai assisté et ce rituel a été malgré tout trèsbénéfique. Il y a vraiment eu un avant et un après ce moment où j'ai pu dire au revoir à mon bébé. Mais chaque parent traverse cela différemment. Il n'y a pas une bonne façon de faire.

Le deuil périnatal est-il vécu de la même façon par les deux parents ?

Non, pas exactement. Et c'est important de le dire clairement, parce que cette différencepeut être source de grande incompréhension au sein du couple. Même au sein d'un couple très uni, chacun vit cette épreuve à son rythme et à sa façon. Moi, j'ai eu besoin de m'arrêter complètement, de me reposer, d'être accompagnée psychologiquement, d'écrire, de parler. Une grossesse et un accouchement restent ce qu’ils sont. Physiquement et hormonalement pour la maman, sans oublier la fatigue émotionnelle immense doublée par le deuil. Mon conjoint, lui, a eu besoin de retourner travailler rapidement. Il a bénéficié de son congé paternité, mais le retour au travail a été pour lui une façon de tenir, de continuer à vivre.

Il n'y a pas une bonne manière de traverser un deuil périnatal. Il y a autant de vécus que de parents et parfois, les différences de rythme ou de réaction peuvent fragiliser le couple sielles ne sont pas comprises ni nommées pour ce qu'elles sont. Deux êtres, deux façonsdifférentes de faire face à la même douleur. C'est une dimension que j'intègre pleinement dans mon accompagnement, parce qu'elle a un impact direct sur la reprise du travail de chacun.

Où trouver du soutien après un deuil périnatal ?

Mon conjoint et moi avons eu la chance d'être très soutenus par nos familles et nos proches.Mais nous avons aussi bénéficié d'un accompagnement extrêmement précieux de l'équipespécialisée de l'hôpital Louis-Mourier, notamment de la psychologue dédiée au diagnosticanténatal.

Une de nos premières inquiétudes concernait notre fils aîné : comment lui parler de ce qui s'était passé ? Comment l'aider à traverser ça ? Ça a été très impactant pour lui aussi, etnous avons fait de notre mieux pour l'épauler, avec l'aide des professionnels.Pour moi, l'accompagnement a pris plusieurs formes : un suivi psychologique, de la
kinésiologie, des massages, beaucoup d'écriture. Et plus tard, j'ai découvert des associations spécialisées comme
AGAPA, SPAMA, Petite Emilie, Nos Tout-Petits… qui proposent des groupes de parole et font un travail remarquable autour du deuil périnatal pour les parents, mais aussi pour les professionnels et les entreprises (ressources administratives, espaces dédiés, etc). En termes de ressources, je recommande également le podcast Au Revoir Podcast et le site internet Rose Care, qui donnent la parole à de nombreux parents endeuillés et rassemblent des contenus diversifiés à ce sujet. Entendre d'autres histoires aide à se sentir moins seul, moins « anormal » dans ce qu'on traverse. Il ne faut pas rester seul. Des ressources existent. Et demander de l'aide, à un psychologue, à une association, à un accompagnant spécialisé, n'est pas une faiblesse. C'est un acte de reconstruction.

Comment ce deuil périnatal a-t-il transformé ta vie de femme et ta vie professionnelle ?

Cette épreuve a impacté tous les pans de ma vie.

Mon corps d'abord : l’accouchement, avec un post-partum, une fatigue immense, des bouleversements hormonaux que le monde du travail ne voit pas et ne sait pas nommer. Professionnellement, j'ai été arrêtée plusieurs mois : en arrêt maladie avant l'IMG, puis encongé maternité, puis à nouveau en arrêt maladie lorsque je suis tombée enceinte à nouveau. J'ai ensuite repris progressivement, en mi-temps thérapeutique. Mais ce que je n'avais pas anticipé, c'est que cette période allait aussi être un puissant accélérateur de transformation. Depuis longtemps, j'avais envie de devenir coach, d'accompagner des personnes dans leurs transitions professionnelles. Ce projet existait, mais il restait en suspens. Le deuil périnatal a été un immense bouleversement et en même temps, un moment de recentrage profond sur ce qui comptait vraiment pour moi. Pendant ce que j'appelais intérieurement mon congé maternité sans bébé, j'ai énormément réfléchi à ce que je voulais construire et à ce que je voulais transmettre. C'estlà que mon projet entrepreneurial a véritablement émergé. Non pas malgré l'épreuve donc, mais à travers elle. Constelle est née de ce moment-là.

Qu'est-ce que tu proposes via Constelle aux personnes confrontées au retour au travail après un deuil périnatal ?

En traversant cette épreuve, j'ai pris conscience à quel point le retour au travail après un deuil périnatal pouvait être complexe. Pourtant, ce sujet reste encore très peu abordé. C'est pour cette raison que j'ai choisi de développer, au sein de Constelle, un accompagnement spécifiquement dédié aux personnes ayant vécu un deuil périnatal ou une grossesse interrompue, et qui se questionnent sur leur vie professionnelle : qu'elles soient en arrêt, sur le point de reprendre leur activité ou revenues au travail depuis plusieurs mois, voire plusieurs années. Ce qui rend cet accompagnement particulier, c'est la combinaison de trois dimensions : une expertise en ressources humaines et en coaching professionnel, une formation spécifique à l'accompagnement du deuil périnatal, et et un vécu personnel.Je sais ce que c'est que de reprendre le travail quand une partie de soi est encore ailleurs…

Découvrez l'interview longue de Jessica dans l'épisode 124 de notre podcast Cheminement : Vivre le deuil périnatal a redéfini ma carrière.

Rédigé par
Jessica Rabeau
Jessica Rabeau est coach professionnelle avec une expérience initiale en RH. Avec son expertise en bilans de compétences, elle accompagne des personnes en transition professionnelle, et confrontées à la reconstruction professionnelle après un deuil périnatal.