Nous passons des années à raconter notre parcours sous forme de CV ou de profil Linkedin ? Et si nous changions de format via ce que nous appelons dans notre jargon la technique du récit professionnel ? L’outil est en effet particulièrement pertinent pour redonner du sens à sa trajectoire, reprendre la main sur son histoire, et envisager la suite avec plus de clarté et donc de sérénité.
Dans un monde du travail marqué par les transitions, les reconversions, les pauses forcées ou choisies, beaucoup de professionnels ont le sentiment d’avoir un parcours “atypique”, parfois même “incohérent”. Pourtant, derrière chaque bifurcation se cache une logique, souvent invisible au premier regard.
Le récit professionnel consiste à raconter son parcours autrement que par une succession de postes. Il invite à relier les expériences, à comprendre les choix, à mettre en lumière les apprentissages et à identifier les fils rouges qui traversent une carrière.
Issu des approches narratives développées notamment par le travailleur social australien Michael White, le récit professionnel repose sur une idée assez simple : nous donnons du sens à notre vie à travers les histoires que nous racontons. Or, dans le cadre professionnel, nous adoptons souvent un récit appauvri : dates, fonctions, missions. Nous décrivons les faits, mais rarement ce qu’ils ont produit en nous. C’est-à-dire leur impact. Réécrire son récit professionnel consiste à répondre à de nombreuses questions telles que : qu’est-ce qui m’a animé dans chacune de mes expériences ? Qu’ai-je appris sur moi ? Quelles valeurs ont guidé mes décisions ? Quels moments ont été déterminants ?
Ce travail permet de passer d’un parcours subi à une trajectoire comprise.
Beaucoup de personnes en transition se décrivent à travers leurs ruptures : licenciement, burn-out, échec entrepreneurial, conflit managérial. Ces épisodes peuvent occuper toute la place dans le récit intérieur. L’approche narrative invite à faire un pas de côté et à déplacer le regard. Non pas en niant les difficultés, mais en élargissant la perspective : quelles compétences/hard skills ont émergé de ces périodes ? Quelle capacité d’adaptation, de résilience, de lucidité s’est développée ? Changer de récit ne signifie pas embellir la réalité, mais la rendre plus complète.
Lorsque l’on relit son parcours avec attention, des constantes apparaissent souvent, comme par exemple une appétence pour la transmission, un goût pour la résolution de problèmes complexes, une sensibilité aux relations humaines ou aux chiffres, un besoin d’autonomie ou, au contraire, de coopération. Ces fils rouges ne figurent pas toujours noir sur blanc sur un CV ni même sur nos profils Linkedin, et pourtant ils orientent profondément les choix professionnels ! Les identifier permet d’éviter de reproduire certains schémas et de s’orienter vers des environnements plus alignés.
Mettre des mots sur son histoire a un effet structurant, et permet de clarifier ce qui compte, ce que l’on ne veut plus, et ce vers quoi l’on souhaite aller. Dans les périodes de doute, cette relecture permet de retrouver des appuis concrets. Elle renforce également la confiance en soi : en racontant son parcours avec cohérence, on se rend compte qu’il n’est pas le fruit du hasard. Ce travail est particulièrement précieux lors d’une reconversion, après un burn-out, lors d’une recherche d’emploi, d’une prise de poste, ou encore d’un questionnement existentiel plus diffus.
Le récit professionnel peut s’écrire seul, dans un carnet, en prenant le temps de revisiter chaque étape de son parcours. On peut commencer par noter les moments clés : débuts, tournants, réussites, épreuves.
Il peut aussi être travaillé en accompagnement, via l’exercice de la courbe de satisfaction ou la technique de l’arbre de vie. Le regard d’un tiers aide souvent à faire émerger des compétences invisibles à ses propres yeux et à mettre en cohérence des expériences qui semblaient disparates. L’important n’est pas de produire un texte parfait, mais d’oser une parole sincère, lucide. Avec le temps, ce récit évolue bien sûr : il s’affine, il s’enrichit, il se nuance.
Réécrire son récit professionnel, c’est accepter que sa carrière ne soit pas une ligne droite, mais une trajectoire vivante, pour ne pas dire une “matière vivante”. En redevenant auteur(e) de son histoire, on retrouve une forme de liberté : celle de choisir la suite en conscience, plutôt que de la subir…